Poudrerie nationale de Toulouse - Coton-poudre - Consigne 1943

Poudrerie nationale de Toulouse - Coton-poudre - Consigne 1943

 

Consigne de la poudrerie de Toulouse

à destination de la dynamiterie de Paulilles

30 octobre 1943

 

Durant la Seconde Guerre Mondiale, la dynamiterie de Paulilles participe à la préparation de coton-poudre, entrant dans la composition de la dynamite. Elle procède tout d'abord à la fragmentation de cette matière qui se présente sous forme de grosses mottes, puis à l'émiettage du coton-poudre en machine, enfin à un nouvel entreposage sur le site industriel. Le 30 octobre 1943, elle reçoit de la Poudrerie nationale de Toulouse une consigne de sécurité concernant la préparation de cette matière particulière.

Cette consigne rappelle en premier lieu le volume de personnel et la quantité de matière explosive fixés au sein de chaque atelier. De fait, le risque encouru sur les lieux de travail se traduit d’abord par une limitation du volume de main d’œuvre et de matière à traiter. Ce volume varie de 7 à 9 ouvriers par atelier, pour un stock variant de 250 à 5000 kilos d’explosifs. Plus précisément, trois espaces sont alors considérés.

A l’atelier de démottage, le nombre maximal d’ouvriers, transporteurs compris, est fixé à 9, la matière explosive s’élevant à un maximum de 720 kilos. A l’atelier d’émiettage, ce nombre tombe à 7, pour une quantité maximale d’explosif réduite à 250 kg. Enfin, il remonte à 9 en entrepôt, espace susceptible de recevoir jusqu’à 5000 kg de matière. A ces normes s’ajoute dès lors le comportement à observer à l’atelier d’émiettage, dont l’espace est défini comme le plus sensible aux risques explosifs.

 

Sécurité à l’atelier d’émiettage

La consigne toulousaine se rapporte donc aux mesures de propreté et de sécurité à respecter dans cet atelier. Sachant que « le coton-poudre sec s’enflamme très rapidement et peut détoner », il est d’abord nécessaire « d’éviter de manière absolue les chocs, échauffements et frictions ». Les cas d’espèce sont ainsi énoncés : éviter de laisser les sacs exposés au soleil, de laisser du coton poudre tombé à terre, de poser des sacs sur le sol, et au contraire les poser sur « des caillebotis en bois ».

Le personnel doit en outre respecter les règles de manutention et être en mesure d’évaluer l’état de la matière dont il a la charge. Il est ainsi vital de ne pas traîner les sacs et caisses sur le sol, mais de les « porter », et d’éviter de faire passer sur les appareils du coton poudre qui a pu sécher. En particulier, « il ne faut pas égruger du CP avec un taux d’humidité inférieur à 25% du poids de matière sèche ».

Ces manœuvres étant effectuées « sans brutalité », la consigne énonce en second lieu la sécurité à respecter en matière d’outillage. Certains outils, d’apparence inoffensive, sont en effet strictement interdits en raison des risques qu’ils génèrent. Sont ainsi absolument prohibés les outils en fer, au profit des seuls outils « réglementaires » en bronze, en aluminium ou en bois.

Le personnel doit enfin « éviter d’introduire des corps étrangers dans le coton poudre ». A l’inverse, il doit procéder à un brossage des caisses avant leur déchargement, ainsi qu’à l’élimination soigneuse des éclats de bois, morceaux de papier et autres. Dernière consigne de sécurité concernant les emballages : les « pointes » doivent immédiatement être placées « dans l’étouffoir spécial » destiné à cet effet.

Propreté des locaux et des abords

La consigne s’étend ensuite aux mesures de propreté des locaux, mesures également liées aux risques d’explosivité. Afin de « pallier au desséchement de la matière », il est indispensable de tenir le sol de l’atelier et de ses abords « propre et humide ». En second lieu, les « balayures de CP» doivent être rassemblées en petits tas et immergées dans « les étouffoirs spéciaux à déchets contenant de l’eau ». Enfin, il ne faut « jamais balayer de coton-poudre à l’extérieur ni l’y projeter au moyen d’un jet de lance ».  

Ces consignes soulignent dès lors le rôle de l’eau destinée, soit à éviter le desséchement du produit, soit à prévenir les risques d’explosion, par l’immersion d’une quantité même infime de matière. En dernier lieu, le personnel doit notamment balayer « sous la bascule », et la consigne s’étend dès lors non à l’entretien, mais au nettoyage de l’équipement technique.

Nettoyage de l’équipement technique

Cet équipement technique est mécanisé. A l’atelier d’émiettage en effet, la consigne souligne la nécessité de nettoyer les mécanismes servant aux manipulations du coton-poudre : « faire fonctionner l’élévateur jusqu’à ce qu’il ne prenne plus de CP dans la trémie » ; « ouvrir les portes latérales et enlever à la main le reste de CP » ; « laisser toujours libres les ouvertures et leurs abords ». En fin de journée, cette gestuelle s’étend au nettoyage des godets de l’élévateur et à celui de l’appareil d’émiettage.

Les portes de visite de l’appareil doivent ainsi être ouvertes afin d’enlever « tout le CP » qui peut y subsister et, afin d’assurer un nettoyage complet, l’ouvrier procède si nécessaire à des démontages mécaniques. A la remise en marche, il doit s’assurer que le nettoyage a bien été effectué avant l’arrêt. Sinon, il doit procéder au démontage imposé et « dans tous les cas », à la pulvérisation d’eau « au moyen d’une seringue par les portes de visite ».

Enfin, en cas d’engorgement, l’appareil doit être immédiatement  arrêté. « Avant d’introduire la main dans l’appareil pour débourrer ou dégorger », l’ouvrier doit alors « placer une cale empêchant la remise en marche ». Ces démontages manuels et mécaniques engendrent également des risques d’accidents corporels, venant dès lors s’ajouter aux risques spécifiques liés aux explosifs.

Consignes particulières

Au terme de son énoncé, le texte de Toulouse évoque trois situations particulières : les cas d’incendie, d’alerte, et de gel. En cas d’incendie, la consigne est de « tenir en réserve dans chaque compartiment deux seaux d’eau ». « En cas de feu, jeter de l’eau sur le foyer, utiliser ensuite les bouches d’incendie extérieures » édicte le texte.

Relevant du contexte de guerre, le second cas évoqué se rapporte à la défense passive. En cas d’alerte, l’ouvrier doit en effet « arrêter l’alimentation », et toutefois « continuer la marche jusqu’à épuisement du CP dans les appareils ». Il se met ensuite à l’abri, et à la reprise, procède au nettoyage avant de remettre l’appareil en marche.

Enfin, une dernière consigne se rapporte à la protection contre le gel. Si la température descend au-dessous de 8 degrés, il devient en effet nécessaire « de laisser couler un filet d’eau aux bouches d’incendie extérieures ».

Questionnements

En définitive, et au regard de l’abondance de détails des premières consignes, ces dernières lignes, brièvement tracées, laissent une large place au questionnement. Que sont en effet deux seaux d’eau au regard des risques d’incendie et d’explosion du coton-poudre ? Quel choix reste-t-il au personnel pris en étau entre les risques d’alerte et ceux d’explosion ? Comment maîtriser une matière explosive gelant à une température de huit degrés ? De fait, la période de guerre illustre les risques de tous ordres encourus par le personnel dynamitier, portés à leur paroxysme lors du conflit armé.

Signée du directeur de la poudrerie toulousaine, cette consigne souligne donc l’importance de la gestuelle ouvrière, dont dépend la survie des populations agrégées. Décomposée et recomposée par le patronat, cette gestuelle impose à l’ouvrier une parfaite maîtrise corporelle et sensorielle. En période de guerre, l’enjeu vaut-il le sacrifice ?

Sans document d’accompagnement, la consigne de Toulouse apparaît en effet muette sur les circonstances précises dans lesquelles elle s’inscrit. Ce document relève toutefois des relations courantes entre secteur privé et administration d’Etat et est à ce moment lié à une commande de guerre[1]. Des interrogations subsistent néanmoins, sachant que l’usine de Paulilles travaille sous occupation allemande après l’invasion des Pyrénées-Orientales en novembre 1942. 

Cette consigne d'octobre est en effet augmentée par l'envoi d'une instruction complémentaire émanant de la poudrerie nationale de Toulouse, datée du 5 novembre 1943 et plus largement relative à la chaîne opératoire du coton-poudre. Ces deux documents ont été établis sous la signature de Jean Fauveau, directeur de la poudrerie de Toulouse, qui fut pour sa part acteur de la Résistance, comme l'indiquent ses relations avec le spéléologue et résistant Norbert Casteret.

Au-delà de l’analyse de cette consigne de 1943, l’étude de la dynamiterie de Paulilles dans son articulation civile et militaire apparaît donc indispensable à l’historien, afin de mieux cerner les réponses apportées par les divers acteurs de l’entreprise aux contraintes et enjeux générés par ces années noires, au cours de la période critique de la Seconde Guerre Mondiale.

E. PRACA

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SOURCES

Poudrerie nationale de Toulouse, Consigne n°220, Atelier d’émiettage. Texte dactylographie signé Fauveau, directeur, à Toulouse le 30 octobre 1943 (Archives privées).

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA Edwige, Poudrerie nationale de Toulouse : émiettage du coton-poudre. 1943. Site Amis de Paulilles, rubrique Productions.

PRACA Edwige, Coton azotique. Risques et consignes à Paulilles. 1931-1932. Site Amis de Paulilles, rubrique Risques, section Accidents/Grèves.
 
CASTERET Norbert (1897-1987) - Biographie  : http://g.casteret.pagesperso-orange.fr/index.htm


[1] GALLIOT Armand, 75 ans d'activité d'un holding. La Société Centrale de dynamite, 1887-1962, p.65 : durant la guerre, « les matières premières commençant à manquer, les usines travaillent au ralenti ; pour assurer une petite activité aux usines d’explosifs, celles-ci encartouchent des explosifs nitratés fournis par les poudreries nationales ». S’agit-il dès lors d’une commande analogue à celle citée ?