Enfer de Paulilles - Dangers de fabrication de la dynamite - 1949

 

 Tapuscrit d'article intitulé

Une enquête sensationnelle du Travailleur Catalan

Rédigé par Adrien Vidal - 17 décembre 1949

 

Interdit durant le Régime de Vichy, l’hebdomadaire Le Travailleur catalan a été créé en 1936 par la fédération des Pyrénées-Orientales du parti communiste français. Au terme de la Seconde Guerre mondiale, ce journal attire l’attention sur la dynamiterie de Paulilles et sur les dangers de fabrication de la dynamite. Sous l’effet de la reprise économique, il tend à dénoncer l’accélération des cadences de production, facteur de risque mortel au sein de la dynamiterie.

Le 17 décembre 1949, Le Travailleur catalan décrit ainsi en préambule « l’enfer de la dynamiterie de Paulilles » et « les dangers de la fabrication de la dynamite ». Le tapuscrit de cet article, rédigé par Adrien Vidal, a été conservé et est reproduit ci-dessous. Il éclaire le lecteur sur l’organisation de l’usine et les risques intrinsèques liés à la fabrication.

E. PRACA

 

DOCUMENT

Une enquête sensationnelle du Travailleur Catalan 

Travailleur Catalan du 17 décembre 1949

 

Dans l’enfer de la dynamiterie de Paulilles

« Paulilles ! c’est la délicieuse image de la Côte Vermeille avec ses collines, ses rochers, sa sauvagerie charmante et c’est le rappel le plus frappant, le plus vivant, le plus pur de la côte d’Azur.

Mais pourquoi faut-il que ce nom joyeux, ne soit devenu célèbre chez nous que par les souvenirs de deuils qui le peuplent et les visions de sang et de la mort qui le hantent ?

C’est un problème qui peut à priori apparaître troublant, pour l’esprit humain, que la rencontre, en un coin de nature aussi aimable, de tous les charmes du soleil et du sol et de toutes les horreurs d’une industrie meurtrière monstrueusement exploitée par le trust Nobel.

Si l’on méconnaissait le phénomène de l’exploitation capitaliste l’on serait tenté de rechercher par quel singulier hasard la civilisation est-elle venue nicher dans ces collines claires, cette ruche où s’agitent des hommes noirs, préparant dans le mystère, au péril permanent de leur vie, « la puissante pâte explosive ».

Ce fut quelque temps avant la guerre de 1870, que l’on établit l’usine de dynamite ; mais ce n’est que vers 1875, que la fabrication en grand en fut reprise.

Les vastes dépendances des usines règnent aujourd’hui sur la plus grande partie de la basse vallée, surplombée par les vignes qui, par étages, escaladent la croupe des Albères.

Elles occupent maintenant plus de 200 ouvriers et ouvrières. Les dépôts, les baraques de fabrication et de construction de tous genres sont disposés et éloignés les uns des autres.

Ils sont divisés en plusieurs groupes : conciergerie, bureaux, maisons de direction, écuries, magasins divers, bâtiments, cités ouvrières, laboratoire, forge, machine à vapeur, séchoir, ateliers, château d’eau, ancienne dynamiterie et nouvelle dynamiterie.

C’est dans ce dernier groupe, sur une petite colline formée par les escarpements des rochers à l’extrémité de l’anse de Paulilles que sont disposés les ateliers de nitrage, de pétrissage et de fabrication des cartouches, occupés en presque totalité par des femmes et des jeunes filles. Ce sont les plus exposés au danger.

Les ateliers sont des baraques légères faisant face à la mer, séparées par des sortes de remparts appelés « cavaliers » et ainsi disposées pour éviter les explosions par contact. On frémit néanmoins aux conséquences terribles que produirait une explosion en masse de plusieurs milliers de kilogrammes de dynamite. Port-Vendres, Cosprons, Banyuls seraient sûrement atteints.

 

Les dangers de la fabrication de la dynamite

Avant de rentrer dans le vif de notre enquête, nous croyons nécessaire de donner à nos lecteurs, qui pourraient les ignorer, quelques notes brèves sur les dangers terribles que constitue la fabrication de la dynamite.

La nitroglycérine qui est le produit essentiel pour la fabrication de cet explosif est le plus redoutable : c’est un liquide oléagineux d’un blanc jaunâtre dont la puissance détonante réside dans l’énorme développement du gaz que produit la combustion à plus de 13 fois la force explosive de la poudre de mine.

Sa manipulation est extrêmement dangereuse et nécessite d’infinies précautions.

Les principaux dangers de la nitroglycérine peuvent résulter d’un choc, d’un contact avec le feu ou avec une surface élevée à une haute température. Indiquons également son caractère nocif générateur d’intoxications et de maladie cardiaque.

Le choc transmis par l’intermédiaire d’un métal ou d’un corps susceptible de vibrer facilement, déterminera son explosion, la fermeture violente d’une fenêtre ou d’une porte par exemple.

Pour stabiliser les terribles effets et en faciliter la manutention, la nitroglycérine est mélangée à des matières absorbantes poreuses non vibratiles. Le produit obtenu constitue la dynamite.

Pendant la fabrication de la dynamite un autre danger réel résulte du manque de stabilité chimique, car la nitroglycérine impure se décompose facilement. Cette décomposition occasionne une élévation considérable de la température et détermine également l’explosion.

Le plus petit grain de sable incorporé accidentellement dans la gomme explosive peut, au cours du pétrissage, engendrer une catastrophe. Il en est de même du choc de deux récipients vides ayant contenu de la nitroglycérine. Après chaque opération de pétrissage, les ateliers et les ustensiles ayant servi à la préparation de la dynamite doivent être soigneusement nettoyés. Ces précautions, parmi tant d’autres, le règlement les prescrit rigoureusement.

Ce préambule, un peu long sans doute, n’est pas inutile. Il permettra d’expliquer certains détails que nous retrouverons par la suite et qui sont de nature à nous permettre de dresser contre le Trust Nobel et sa direction, un réquisitoire accablant. C’est le but de notre enquête car il est temps de lever le voile de la vérité sur toutes les catastrophes de l’Usine de Paulilles qui, à de nombreuses reprises, endeuillèrent horriblement les populations de Banyuls, Port-Vendres et Collioure et le hameau de Paulilles.

Au moment où la Direction de la dynamiterie tente d’imposer à son personnel des cadences accélérées pour gonfler ses égoïstes profits, le « Travailleur Catalan » ne pouvait faillir à son devoir de mobiliser l’opinion publique pour réfréner l’insatiable appétit de ces féodaux modernes. C’est la vie des ouvriers et ouvrières de Paulilles qui est en jeu ».

Adrien VIDAL

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SOURCES

VIDAL Adrien, Une enquête sensationnelle du Travailleur Catalan, Tapuscrit d'article, 2 pages, 17-12-1949 (Archives privées).

 

Auteur d'articles engagés concernant Paulilles, Adrien Vidal, né le 3 avril 1921 à Carcassonne, est employé des transports, vice-président de la Caisse d'Allocations Familiales des Pyrénées-Orientales, membre du bureau fédéral du Parti Communiste.

Réfractaire en Serbie au STO dès son début, il rejoint les rangs du maquis Henri Barbusse et participe au combats de Velmanya. A la Libération, il dirige les Jeunesses communistes, devient secrétaire fédéral de l'Union de la Jeunesse,  est élu membre du bureau fédéral.

Secrétaire du syndicat CGT à l'entreprise des Transports départementaux, il est condamné à 15 jours de prison avec sursis, licencié et devient journaliste au Travailleur Catalan en 1948. Jeune journaliste de 27 ans, il rédige plusieurs articles concernant Paulilles, de la grève dure de 1948 aux accidents de la dynamiterie en 1950 et se fait le porte-voix du syndicat CGT, majoritaire sur le site, dans sa lutte contre le patronat.

 

Sources : Hebdomadaire Le Travailleur Catalan, Perpignan, article du 25 septembre 1948 et sqts.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Sur les cas d'invalidité

PRACA Edwige, Cas d'invalidité à la dynamiterie de Paulilles en 1950, site Amis de Paulilles, rubrique Risques, section "Accidents-Grèves".

Sur les accidents

PRACA Edwige, Fabrication de dynamite à Paulilles - Accidents en 1950, site Amis de Paulilles, rubrique Risques, section "Accidents-Grèves".

Sur le personnel

PRACA Edwige, Personnel de l'usine de Paulilles en 1950. Liste par services, site Amis de Paulilles, Rubrique "Administration", section "Personnel".