Dynamite gelée aux mines de Sahorre - 1873

Dynamite gelée aux mines de Sahorre - 1873

 

Sahorre - Pyrénées-Orientales - Vue aérienne depuis la tour de Goa - 1268 m.

 

Gelait-il en ce matin du 20 mars 1873 aux environs de Sahorre ? Cette hypothèse semble peu probable quoique plausible en ce début de printemps dans les Pyrénées méditerranéennes. Quoi qu’il en soit, la situation était mal vécue par une caisse de dynamite, placée dans une forge des mines de Thorrent, dépendant de Sahorre[1], lorsqu’on sait que la nitroglycérine qui la compose gèle à une température de huit degrés. Elle devint encore plus inconfortable lorsque, ignorant sans aucun doute cette notion de physique, le forgeron et ses aides se mirent en devoir d’allumer un feu dans le local concerné.

C’est ainsi que l’explosion survenue à la forge des mines de Torrent figura dans le Mémorial de l’Officier du Génie, organe du corps militaire du même nom, publié à Paris en 1874. Le Mémorial de l’Officier du Génie portait en sous-titre : « Recueil de Mémoires, Expériences, Observations et Procédés généraux propres à perfectionner la fortification et les constructions militaires ». Dès lors, pourquoi le cas de la dynamite gelée aux mines de Sahorre connut-il une telle notoriété ?

La propagation des détonations

Depuis la guerre de 1870, l’armée française rassemblait toutes les observations possibles sur le comportement de la dynamite, nouvelle matière explosive inventée depuis peu par Alfred Nobel. Elle avait remarqué les cas de dynamite gelée, nombreux dans les pays scandinaves et d’Europe centrale, et dont le nombre d’explosions accidentelles, dû à un mode d’emploi mal maîtrisé, s’accroissait à mesure de l’extension de son usage en Europe occidentale.

Décidée à reproduire volontairement les conditions des accidents pyrotechniques intervenus fortuitement, l’armée se mit à expérimenter la détonation de la dynamite gelée « incontestablement plus difficile à reproduire que celle de la dynamite molle ». Par extension, l’un de ses axes de réflexions porta sur « l’explosion produite par influence », autrement dit sur la propagation des détonations, transmises d’une quantité de dynamite à une autre voisine. Les détonations furent ainsi classées en 1er et 2e ordre, selon qu’elles étaient considérées comme principales ou secondaires, mais le doute subsistait quant aux contours de cette classification.

Le cas de Torrent s’avérait d’autant plus intéressant que la série d’explosions n’avait concerné que des cartouches isolées, préalablement extraites de leur caisse, sans que, miraculeusement, cette caisse, contenant encore la majeure partie de la dynamite gelée, n’en fût affectée. La scène était dès lors saisissante : seule se dressait sur ses pieds la table portant la caisse de cartouches quasi intacte, alors même que les murs de la pièce s’étaient écroulés. La forge elle-même avait été épargnée. Mais de cette « bizarrerie » comme de beaucoup d’autres, les paramètres à analyser étaient trop nombreux et variables pour en tirer un véritable enseignement. Certains observateurs s’y étaient risqués à partir d’autres exemples, mais le cas de Torrent ruinait toutes les hypothèses.

Les enjeux de la recherche

En 1874, l’observation du cas de Torrent ne permit donc pas à l’armée française de réaliser son rêve : énoncer une « loi sur les explosions à distance ». L’enjeu était pourtant de taille : « On pourrait en effet baser sur la production d’explosions par influence un procédé d’attaque d’une ligne de torpilles ou d’un système de mines (…), et ne s’avancer qu’après s’être fait précéder d’explosions assez fortes pour être sûr de faire détoner toute la dynamite se trouvant dans un rayon donné », indiquait le rapporteur de l’évènement. Tel était le véritable motif portant le Génie à consigner les observations en provenance de toute l’Europe.

Un second volet de la recherche, plus accessible, concernait les moyens de faire détoner la dynamite gelée. Parmi les solutions énoncées, figurait celle d’utiliser une amorce composée de dynamite à base active « ayant quelque analogie avec la dynamite n°3 de Paulille ». Dans les Pyrénées-Orientales, la dynamiterie de Paulilles était alors en état de fermeture administrative, en raison du rétablissement du monopole sur les explosifs et de la création concurrente d’une manufacture d’Etat. Subsistait toutefois la mémoire de l’entreprise, édifiée en 1870, et dont les expériences militaires avaient été soigneusement consignées. Même fermée, la fabrique de Paulilles servait donc de référence intellectuelle en matière de travaux militaires.

En définitive, le cas de la dynamite gelée de Sahorre illustrait les méthodes de recherche et de raisonnement appliquées au XIXe siècle : méthode expérimentale où, à partir d’observations particulières et du traitement des données, on pensait arriver à une généralisation en rapprochant les données disponibles. Observation, comparaison, expérimentation, vérification, application, constituèrent donc un ensemble de procédés guidant à la fois la fabrication de la nouvelle substance explosive, la réflexion militaire, et plus largement la genèse de nombre d’innovations en ce siècle de révolution industrielle.

E. PRACA

 

DOCUMENT 

« Dynamite gelée »

Texte de 1874

 

« La détonation de la dynamite gelée est incontestablement plus difficile à produire que celle de la dynamite molle. On indiquera plus bas les procédés actuellement employés pour obtenir cette détonation avec certitude : on va faire connaître d’abord les cas dans lesquels la dynamite congelée n’est pas affectée tandis que la dynamite molle ferait explosion.

Des expériences faites en Belgique, en 1872, ont démontré que quand un cordeau porte-feu en dynamite est gelé, qu’il soit enveloppé de carton, de tôle ou de zinc, l’explosion ne s’y communique pas toujours et que la dynamite qui ne détone pas est simplement dispersée ou projetée.

A plus forte raison, l’explosion de la dynamite gelée ne doit pas être provoquée par une explosion à distance. Ainsi la loi indiquée par M. le capitaine Pamard ne semble pas applicable à cette dynamite.

Les circonstances de l'accident arrivé, le 20 mars 1873, dans une baraque dépendant des mines de Torren (commune de Sa­horre, département des Pyrénées-Orientales), apportent une confirmation de ces prévisions. Cette baraque était divisée par un mur de refend percé d'une porte, en deux pièces, l'une à destination de forge et l'autre, de 3m,25 de largeur, ne conte­nant qu'une table sur laquelle se trouvait une caisse renfermant 15 à 16 kg de cartouches de dynamite ; on en avait extrait 15 à 20 cartouches, soit environ 2 kg, que l'on avait disposées sur une planche, en face et à 1 mètre de distance d'un foyer où il y avait eu du feu dans la matinée.

Le feu ayant été rallumé dans ce foyer, il se produisit tout à coup une petite explosion que l'on entendit de la pièce voisine où le forgeron travaillait avec ses aides, puis une deuxième, puis une explosion extrêmement violente qui renversa les murs de la pièce, ainsi que le mur de refend, mais laissa debout les murs de la chambre qui ser­vait de forge. On trouva, devant le foyer, le sol affouillé sur environ 50 centimètres de profondeur ; quant à la table sur la­quelle était posée la caisse contenant la réserve de cartouches, elle était encore sur ses pieds, mais fendue sur toute sa lon­gueur.

L'accident est dû principalement à la mauvaise qualité de l'absorbant, car un dépôt de nitroglycérine a été constaté sur l'enveloppe de papier ; quant à la cause immédiate, elle résulte de l'imprudence commise en faisant dégeler des cartouches devant le feu. Sans nous appesantir sur l'accident même, que la prudence la plus vulgaire aurait permis d'éviter, nous fe­rons remarquer que les effets de l'explosion ont été beaucoup moins considérables qu'on ne devait s'y attendre, d'après les résultats des expériences faites à Linz et à Montpellier.

Il semble résulter de là que la caisse de cartouches gelées n’a pas fait explosion, ou du moins que son explosion a été de second ordre, ce qui tendrait à prouver que l’explosion initiale n’a pas été suffisante et que la loi indiquée par M. le capitaine Pamard ne s’applique pas à la dynamite gelée ».

 

BIBLIOGRAPHIE

Texte et citations extraits de l’article :

M. FRITSCH, capitaine du Génie, « Les dynamites », Mémorial de l'Officier du Génie, n°22, Paris, impr. et libr. de Gauthier Villars, 1874, p.432-470. Texte p.461-463.

POUR EN SAVOIR PLUS

Site de Paulilles - Une antiquité : le seau à dégeler la dynamite

 



[1] Thorrent ou Torrent, anciennement Torren, dépendant de la commune de Sahorre (Pyrénées-Orientales).