Mélange explosif des frères Dussaud. Marseille - Suez (1865-1869)

Mélange explosif des frères Dussaud. Marseille - Suez (1865-1869)

 

Enrochement des frères Dussaud surmonté de la jetée de Port-Saïd - Egypte 

Chromolithographie "Liebig"

 

Sous le Second Empire, les contrevenants au monopole d'Etat sur la fabrication des poudres font l'objet de poursuites judicaires. Tel est le cas des frères Dussaud, entrepreneurs de travaux publics à Marseille qui, parmi d'autres, ont inventé une nouvelle poudre de mine considérée comme illégale par le gouvernement.

Mélange de nitrate de soude, de soufre et de charbon, d'un coût de fabrication inférieur à celui des produits autorisés, le composé explosif des frères Dussaud est utilisé lors des grands travaux du port de Marseille. A partir des îles du Frioul, ces entrepreneurs pratiquent en effet, grâce à ce mélange, l'extraction de pierres destinées au nouvel aménagement portuaire.

Leur invention s'inscrit alors dans le cadre d'une exploitation croissante des gisements de salpêtre ou de "nitrate de soude", dont la découverte a notamment eu lieu en Amérique du Sud (Pérou, Chili). Suscitant en son temps un certain émoi dans le monde des affaires, leur condamnation n'interrompt toutefois pas le processus engagé. Les frères Dussaud transposent en effet la fabrication de leur explosif en Egypte, lors du creusement du canal de Suez. 

Explosif de faible puissance et explosif brisant

Cet usage de l'explosif Dussaud dans les grands travaux de Marseille et de Port-Saïd est rappelé en 1872 par Louis Roux, alors ingénieur en chef des Poudres et Salpêtres de l'Etat. Contribuant lui-même à l'innovation en matière d'explosifs, celui-ci devient trois ans plus tard, directeur de la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, placée sous la présidence d'honneur d'Alfred Nobel. Par dérogation au monopole d'Etat précédemment pratiqué, la fabrication de la dynamite par l'industrie privée est en effet définitivement autorisée à compter de 1875.

En résumé, sont tout d'abord seules autorisées les poudres de tir et de mines à base de "poudre noire" à combustion lente, suivant le monopole d'Etat instauré en l'an V. En parallèle apparaissent diverses poudres illégales dont la notoriété s'accroît dans le domaine industriel, telle la poudre de mine Murtineddu, poudre lente interdite en 1859, ou l'explosif des frères Dussaud à base de salpêtre et utilisé dans les carrières, également interdit sous le Second Empire. 

Enfin, en provenance d'Amérique du sud, le nitrate de soude est à l'origine d'une production abondante et peu onéreuse d'acide nitrique, dont la combinaison permet l'obtention de nouveaux explosifs brisants. Inventée par A. Nobel en 1865 et ayant de même pour base l'acide nitrique, la fabrication de la dynamite est également interdite en France jusqu'à la chute du Second Empire, en raison de l'existence du monopole d'Etat. Elle est ensuite temporairement autorisée en 1870, puis définitivement en 1875. 

Personnalités marseillaises de l'industrie des explosifs

En forme de conclusion provisoire, il convient de souligner, au XIXe siècle, l'existence de personnalités marseillaises liées à l'industrie des explosifs.  La ville de Marseille s'avère en effet un foyer de découvertes en matière d'explosifs industriels, comme en témoignent les diverses personnalités d'Antoine Murtineddu, des frères Dussaud et de Louis Roux, tous originaires de Marseille, et tous intéressés, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la mise en application de nouveaux procédés détonants.

E. PRACA

 

DOCUMENT - 1872

Interdiction

du composé explosif des frères Dussaud

 

« Le même arrêt qui condamnait Murtineddu atteignait tous les entrepreneurs de travaux pu­blics. Plusieurs d'entre eux avaient alors des affaires considérables, et chacun, exploitant à son profit l'idée de Murtineddu, avait imaginé sa poudre de mine. La poursuite de MM. Dussaud frères produisit une certaine sensation.

MM. Dussaud avaient l'entreprise des déblais du Frioul et du château d'If, pour l'extraction des pierres destinées aux jetées des ports de Mar­seille. Ces travaux importants étaient exécutés d'une manière remarquable.

Les collines rocheuses formant le massif du Frioul étaient d'abord attaquées par des galeries de mine, chargées d'une grande quantité de poudre, de manière à obtenir d'un seul coup une masse considérable de déblais. Des grues à va­peur arrachaient alors les plus gros blocs des flancs de la montagne pour les transporter sur les chalands[1] ; ils étaient ensuite remorqués pendant plusieurs kilomètres à travers le bras de mer qui sépare les îles du port, et enfin immergés à la place des jetées. Quant aux autres déblais, réduits en cailloux de grosseur uniforme, ils étaient transformés en énormes blocs de béton, cubant plusieurs mètres, et allaient prendre place dans la mer à côté des blocs naturels.

C'était dans ces mines chargées de plusieurs milliers de kilogrammes de poudre, enflammée par l'étincelle d'induction de la bobine Rhumkorf, conquête encore nouvelle de la science et de l'in­dustrie, que MM. Dussaud employaient les mé­langes illicites dont l'usage venait d'être interdit par arrêt de la Cour.

Voici, d'après la déclaration même des inculpés, quelle en était la nature :

Ils étaient composés de 70 % de nitrate de soude, de fleur de soufre et de charbon ; le tout, grossièrement mélangé, revenait à peine à 0 fr. 60 le kilogr. Les propriétés hygrométriques du ni­trate de soude ne permettant pas de le fabriquer d'avance, on prépare cette poudre au moment de l'emploi, en desséchant le nitrate sur des plaques métalliques chaudes. Elle donne des effets suffi­sants ; elle ne lance pas, ce qui permet de l'em­ployer en masse pour les grandes mines; elle mé­nage les blocs, et par conséquent est éminemment propre à cette nature de travaux.

L'arrêt de la Cour suprême ayant frappé à mort la fabrication publique des poudres de mine, force fut aux entrepreneurs de travaux de s'approvisionner de nouveau dans les magasins de l'État.

(...) il paraîtrait en résulter que les tentatives faites à cette époque n'ont eu d'autre but que d'échapper aux exigences du fisc. Qu'il y ait eu là un puissant mobile, il est difficile d'en douter ; nous croyons néanmoins qu'il y avait en même temps une idée juste à laquelle on devra revenir un jour.

MM. Dussaud frères ont eu depuis occasion de le prouver. Chargés de l'entreprise des enroche­ments de Port-Saïd, pendant le percement de l'isthme de Suez, ils ont continué à employer leur poudre au nitrate de soude. Libres alors de faire usage de tel procédé qui pouvait leur conve­nir, il a été ainsi démontré que l'intérêt de se soustraire à l'impôt n'avait pas été leur seul mo­bile, et qu'en dehors de cette considération ils trouvaient un véritable avantage dans l'emploi de ces matières ».

Louis ROUX

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BIBLIOGRAPHIE

ROUX Louis, La dynamite et les substances explosives, Paris, Librairie centrale des Arts et Manufactures, 1872.

NOTES

[1] Sorte de ponton ou grand bateau plat, portant toute la charge sur le pont; l'immersion des matériaux se fait simplement en donnant au bateau une certaine incli­naison.

POUR EN SAVOIR PLUS

Sur les mines et usines de salpêtre ou nitrate de sodium au Chili : 

http://whc.unesco.org/fr/list/1178