Dynamiterie d’ABLON - Jalons 1872-1884

 

Le 25 avril 1872, le baron Murdoch Victor de Rutenberg, de Paris, prend un brevet d’invention d’une durée de 15 ans « pour une application de la randanite (silice hydratée) et pour le produit qui résulte de cette application à la nitro-glycérine » (1). Le brevet anglais concernant cette « sorte de dynamite à la randanite » est enregistré le 30 janvier 1873 sous le n°360 (2). La même année, un organe de presse londonien dénommé « The chemical news », en communique la présentation et le mode de préparation, suivant les indications du baron :

« This invention consists in mixing randanite with nitroglycerine in order to produce an improved explosive powder. Randanite, which is a hydrated silica, was first discovered at Randanne, in France. According to this invention, the randanite is first dried and then roasted at a light red heat. It is then reduced in powder and sifred, and is ready for use as an absorbent for nitroglycerine. Should, however, the randanite used be very impure, it should beforebeing treated as described be washed in an acid soluction (...) » (3).

Si les années suivantes restent à documenter, le brevet de l’« Explosif Rutenberg » passe ensuite aux mains d’Eugène Ibos (1828-1902), officier français (4), à l’origine en 1875 de la fondation de la dynamiterie d’Ablon, dans le département du Calvados. Une courte décennie plus tard, cette dynamiterie revient à la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, propriétaire de la fabrique de Paulilles. Si l’ensemble de cette histoire reste à développer, quelques jalons chronologiques en balisent les principales étapes.

Création de la fabrique d’Ablon - 1875-1879

En 1875 débute en effet la construction d’une usine de dynamite située à Ablon, commune du canton de Honfleur, dans le département du Calvados (5). Le 15 septembre 1876, Eugène Ibos, officier supérieur demeurant à Paris, prend un brevet d’invention pour une durée de 15 ans, relatif à diverses préparations ayant trait à la fabrication de dynamite (6). Le 25 septembre 1876, un décret présidentiel l’autorise à établir au plateau d'Ablon, près la Rivière Saint-Sauveur (Calvados), une fabrique de dynamite et ses annexes (7). Trois mois plus tard, le 5 janvier 1877, Ibos cède son brevet à la Société Nationale des Poudres dynamites, siégeant 36 rue du Bac à Paris et dont dépend désormais la fabrique d’Ablon (8).

La mention de la randanite apparaît plus précisément l’année suivante. En 1878, Louis Roux, que l’on connaît par ailleurs comme directeur de la société de Paulilles, est alors liquidateur judiciaire de la « société Eugène Ibos et compagnie ». Dans le cadre de ses fonctions de liquidateur, le 9 mars 1878, il cède cette fois à Eugène Ibos le brevet d’invention précédemment pris par Rutenberg pour la dynamite à la randanite (9) et le 30 juillet de la même année, Eugène Ibos le rétrocède à Société Nationale des Poudres dynamites (10).

Ce jeu de cessions interroge sur une éventuelle transformation de la société Ibos, qui serait peut-être la société initiale, en Société Nationale des Poudres dynamites. Le siège social de chacune de ces deux sociétés est en effet établi à la même adresse 36 rue du Bac à Paris (11) et la question se pose donc de leurs liens particuliers. L’année suivante, en juin 1879 démarre la production de la fabrique d’Ablon, dont la construction a été achevée en 1878 par la Société des Poudres dynamites (12). Une autre question concerne alors les types de production, dynamite ordinaire ou dynamite à la randanite : au plan historique, ces sujets restent donc à traiter

Concurrence avec Paulilles - 1879-1882

L’établissement d’Ablon appartient à la Société Nationale des poudres dynamites, formée comme indiqué le 5 janvier 1877, au capital de 1 200 000 francs. Le conseil d’administration de cette société est présidé par Ferdinand Barrot (1806-1883), ancien ministre de l’Intérieur en 1849, proche de l’ancien empereur Napoléon III. Parmi les administrateurs figurent Lucien Lecesne, ancien député, ancien membre de la commission d’armement dépendant du ministère des Travaux publics en septembre 1870, ou encore Cyprien Louis Eugène Ibos, précédemment cité.

La succession des transactions interroge par ailleurs sur le rôle de la société de Paulilles vis-à-vis de la nouvelle entité. De fait, une concurrence apparaît rapidement entre les deux usines de Paulilles et d’Ablon et, s’étalant sur plusieurs années, la lutte sur le marché français de la dynamite s’avère très sévère. Le principal épisode de cette lutte est alors le passage à la concurrence de l’agent général des ventes de la production de Paulilles, emmenant avec lui une grande partie de la clientèle. Le procès qui lui est intenté est perdu par la société de Paulilles, au motif qu’un agent commercial est propriétaire de sa clientèle.

Plus largement, au sommet de la société paulilloise, deux tendances se dessinent, l’une favorable à une entente avec la société concurrente, l’autre favorable à une lutte à outrance jusqu’à la faillite de l’adversaire. En 1882, les dissensions liées à la concurrence d’Ablon amènent la démission de Paul Barbe de la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, propriétaire de Paulilles, ainsi que celle d’Alfred Nobel et la réorganisation de son conseil d’administration. L’ingénieur Pierre Besson (13) devient nouveau président de la société, et le conseil se caractérise également par l’arrivée de financiers et d’économistes tels Pierre Leroy-Beaulieu, gendre de l’économiste Pierre Chevalier, ou le médecin Albert Le Play, beau-frère de Leroy-Beaulieu (14).

Fusion avec la société de Paulilles - 1882-1884 

En 1882, la Société Nationale des Poudres dynamites est cette fois mentionnée comme une société anonyme dont les statuts ont été déposés chez Me Lavoignat, notaire à Paris, le 8 mars 1882 (15). Un mois plus tôt, selon son dossier de Légion d’honneur, Eugène Ibos a été condamné à une amende pour « détention de poudre de dynamite sans autorisation », indice des turbulences du temps, puis sa sanction est levée en juillet (16). Les liens avec la société de Paulilles se précisent pour leur part l’année suivante.

En 1883 a lieu le décès de Ferdinand Barrot, président de la société d’Ablon. Finalement, des titres d’Ablon détenus par la société suisse d’Isleten, qui est pour sa part une société Nobel, sont rachetés par la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite et la fusion des deux sociétés est réalisée en 1884. Le 18 septembre 1884 en effet, un décret présidentiel autorise la fusion entre la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, propriétaire de la fabrique de Paulilles et la Société Nationale des Poudres dynamites, propriétaire de celle d’Ablon (17). Le 20 septembre, un second décret présidentiel autorise la société de Paulilles à exploiter la fabrique de dynamite établie sur le plateau d’Ablon (18).

La fusion ainsi réalisée, une convention sous seings privés intervient le 14 octobre 1884 entre les principaux interlocuteurs. Le premier est l’ingénieur Charles Wallut, président et liquidateur de la Société Nationale des Poudres dynamites, alors société au capital de 1,5 millions de francs, dont le siège est désormais fixé 15 place Vendôme, qui apporte la fabrique d’Ablon. Le second est l’ingénieur Pierre Besson, représentant la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, propriétaire de la fabrique de Paulilles. Le troisième est l’ingénieur Georges Vian, « agissant en son nom propre à cause de ses apports ». Celui-ci apporte en effet « les bénéfices qu’il a avec la Société Nationale et qui le constituent l’agent général de la société » et devient ainsi le vendeur unique de la production des deux usines (19).

Entérinant cette convention, des modifications statutaires sont dès lors apportées à la société de Paulilles. Son capital, initialement fixé à 3 millions de francs, est porté à 4 millions. Le nombre d’actions s’élève de 6000 à 8000 par la création de 2000 actions nouvelles de 500 francs chacune.  Sur les 2000 actions nouvelles, 1000 sont attribuées à Charles Wallut et 300 à Georges Vian en raison de leurs apports, 700 sont émises en espèces. Enfin, la 21e assemblée générale de la société de Paulilles qui se tient le même jour, approuve les modifications et charge les commissaires aux comptes de vérifier les apports faits par la Société Nationale et par Georges Vian. Elle confère à Paul Barbe, administrateur de la Société Générale, tous pouvoirs pour déposer la convention et la déclaration de souscription en l’étude de Me Bourget, notaire à Paris (20).

Avantages du dispositif

En définitive, la société de Paulilles joue donc un rôle croissant dans ce processus d’absorption qui, à terme, lui apparaît favorable : elle dispose désormais de deux dynamiteries, l’une située sur la façade méditerranéenne et l’autre ouvrant stratégiquement sur la baie de Seine et la rapprochant avantageusement de la région parisienne. Confirmant la solidité de cette assise, une fabrique supplémentaire de coton azotique, collodion et celluloïd est édifiée un peu plus tard à La Rivière Saint Sauveur, dans le voisinage d’Ablon.

E. PRACA

 

NOTES

1 - Bulletin des lois, partie principale, série 12, tome 19, n°473 p. 567, décret n° 8494 du 4 avril 1879 qui proclame 39 cessions de brevets d’invention, mention dans la cession n°11, enregistrée au secrétariat général de la préfecture de la Seine le 30-10-1878.

2 - Mise en vente de l’imprimé relatif au brevet anglais de Rutenberg sur Abebook il y a plusieurs années, vente à Londres.

3 - « The chemical news », vol. XXVII, 1873, London, journal de chimie pratique.

4 - Base Léonore, dossier LH d’Eugène Ibos, en ligne. Sous un autre prénom, on trouve par ailleurs : « Charles Louis Eugène Ibos, ancien chef du 106e bataillon de la garde nationale, compte faire application d’une nouvelle dynamite à l’art militaire. Se trouve à l’origine de la fondation de la dynamiterie d’Arendonck, en Belgique, par Joseph Marçais en 1872 ».

5 - Service régional de l'inventaire Basse-Normandie, inventaire général 1992, n° notice : IA14000758, usine de produits explosifs d’Ablon, lieu-dit Dynamiterie (la), historique.

6 - Bulletin des lois n°366 de juillet 1877 (Partie principale, série 12, tome 15, n°346) à décembre 1877 (Partie principale, série 12, tome 15, n°368), mention dans la cession n°15, p.993.

7 - Mention in décret présidentiel du 20-9-1884 autorisant la Société générale pour la fabrication de la Dynamite à exploiter une fabrique de dynamite établie sur le plateau d’Ablon, communes d’Ablon et de la Rivière Saint-Sauveur (Calvados), JO sur Gallica.

8 - Bulletin des lois n°366 de juillet 1877 à décembre 1877, cession n°15, op.cit.

9 - Bulletin des lois, partie principale, série 12, tome 19, n°473 p. 567, décret n° 8494 du 4 avril 1879 op.cit., cession n°11, enregistrée au secrétariat général de la préfecture de la Seine le 30-10-1878.

10 - Bulletin des lois, décret n° 8494 du 4 avril 1879, op.cit., cession n°12, enregistrée au secrétariat général de la préfecture de la Seine le 30-10-1878.

11 - Bulletin des lois, décret n° 8494 du 4 avril 1879, cf notes 9 et 10, op.cit.

12 - Service régional de l'inventaire Basse-Normandie, inventaire général 1992, n° notice : IA14000758, op. cit. Selon une donnée bibliographique (à revoir), l’usine aurait été construite par le commandant Levassor, qui en devient directeur jusqu’en 1886.

13 - Pierre Besson (1817-1885), vice président puis président de la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, dossier LH sur base Léonore.

14 – GALLIOT Armand, 75 ans d’activité d’un holding. La Société Centrale de Dynamite 1887-1962, p. 35, mention in conférence E. PRACA, Genèse du patronat dynamitier : les sociétés de dynamite de Paulilles, 1870-1887, Perpignan, Maison de la Catalanité, 19-12-2013. 

15 - AN, minutes de Me Joseph Lavoignat, notaire à Paris, MC/ET/CIX/1333 du 2 au 10 mars 1882.

16 - Base Léonore, dossier LH d’Eugène Ibos, op.cit.

17 - Décret présidentiel du 18-9-1884 autorisant la fusion des deux sociétés, JO du 25 du même mois.

18 - Décret présidentiel du 20-9-1884 autorisant la Société générale pour la fabrication de la Dynamite à exploiter une fabrique de dynamite établie sur le plateau d’Ablon, op. cit., JO sur Gallica.

19 - Mentions dans la convention citée : cf note 19.

20 - Extrait du registre des délibérations de la Société Générale, conférant à Paul Barbe tous pouvoirs pour le dépôt de la convention et la déclaration de souscription chez Me Bourget, sd, signé P. Besson. Déclaration par Paul Barbe, déposée le 29-10-1884 chez Me Mouchet, substituant Me Bourget, ancien notaire à Paris.