Paulilles - Dynamite et guerre de 1914-1918

 

Construction des magasins à poudres de Paulilles - 1916 - Détail

 

Résultant d’une instauration progressive, la mobilisation industrielle débute en France en 1914 par une série de programmes de fabrication et d’achat de poudres de guerre. Devant l’ampleur du conflit et afin de respecter les rythmes de croissance, les poudreries d’Etat se dotent d’abord de nombreuses et nouvelles installations. Ces mesures sont ensuite complétées par des commandes passées à l’industrie privée, à laquelle appartient la dynamiterie de Paulilles.

Cette organisation devient effective au plan national en 1916 et de fait, l’évolution du site de Paulilles apparaît éloquente à compter de cette date. Notre intervention prolonge dès lors une exposition et une conférence qui ont, il y a quelque temps déjà, retracé la transformation du site à compter de cette période. Elle repose plus précisément sur une série inédite de photographies datées de 1916, qui nous ont été transmises par M. Hueber, ancien PDG de Nobel Explosifs France.

Ces images d’entreprise posent un regard exceptionnel sur l’engagement de la dynamiterie dans l’effort de guerre, et en illustrent les nouvelles installations industrielles. Au-delà de cette nouvelle occupation de l’espace, se profile également l’histoire de sa main-d’œuvre, dans ses dimensions à la fois médico-sociales et disciplinaires.

Nouvelles missions de guerre

En avril 1870, l’ingénieur suédois Alfred Nobel, inventeur de la dynamite, s’associe à Paul Barbe, maître de forges lorrain, en vue de la création d’une première usine de dynamite en France. Bénéficiant d’un ordre de mission de Léon Gambetta en date du 31 octobre 1870, la fabrique de dynamite de Paulilles est fondée dans les Pyrénées-Orientales, entre Port-Vendres et Banyuls-sur-Mer.

Edifiée dans le cadre de la guerre franco prussienne, l’usine de dynamite de Paulilles participe également à l’effort de guerre généré par le premier conflit mondial. La guerre de 1914-1918 se caractérise par une extension de son patrimoine industriel : à l’occupation ancienne du « Cap Sud » (1877) s’ajoute désormais l’édification du « Cap Nord » (1916), tandis que l’anse de Paulilles elle-même, limitée par ses deux caps, est nouvellement investie par une série de constructions. 

Traditionnellement, le procédé de fabrication de la dynamite comprend trois étapes : production de nitroglycérine, fabrication de dynamite, encartouchage du produit fini. Désormais, à compter de 1916, la dynamiterie est investie de nouvelles missions : fabrication de poudre balistite et d’oleum, encartouchage de poudre nitratée, chargement et stockage d’obus. Intervenant dans un cadre militaire, ces commandes de guerre nécessitent un supplément de personnel et de nouvelles installations.

Grands hangars et oléum

Grands hangars de Paulilles

A Paulilles, une première extension du site est destinée à la fabrication d’oleum, forme concentrée d’acide sulfurique, entrant dans la fabrication d’un grand nombre d’explosifs. Durant la guerre de 1914-1918, sa production est principalement le fait de l’industrie privée et c’est dans ce cadre que s’inscrit la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, propriétaire des dynamiteries d’Ablon (Calvados) et de Paulilles (Pyrénées-Orientales). Fin 1916, ces dynamiteries produisent respectivement 600 et 150 tonnes d’oléum par mois, sur un total national s’élevant à 18 400 tonnes.

Dans l’intervalle, la dynamiterie de Paulilles procède donc à l’édification de nouvelles unités de production, sous forme de plusieurs grands hangars disposés symétriquement sur le site. Chronologiquement, l’édification de ce vaste ensemble se déroule d’avril à juin 1916 et se caractérise par une extrême rapidité d’exécution.

Dans le détail, ce patrimoine est à l’origine composé d’un ensemble de bâtiments d’un étage sur rez-de-chaussée, dont la différence de niveau est marquée par un auvent. Par nécessité de ventilation, les faîtages des toitures comportent des aérations. Séparée de la route par un mur, cette unité de production est desservie par un tracé de chemins intérieurs orthonormés. Cette production complète ainsi celle d’acide sulfurique, dont l’usine est préexistante sur le site de Paulilles. De ce patrimoine d’urgence militaire, une seule construction subsiste actuellement.

Magasins à poudre

Magasins à poudre en construction

A Paulilles, une seconde activité consiste également à encartoucher de la poudre nitratée ou poudre N en provenance de la poudrerie d’Etat de St Chamas, située dans les Bouches-du-Rhône, à proximité de l’étang de Berre. Globalement, les programmes prévisionnels fixent de 15 tonnes (juin 1914) à 450 tonnes (avril 1918), la production journalière de poudre à obus à fabriquer en France. Cet accroissement de la production induit dès lors une nouvelle extension du patrimoine bâti.

Au printemps 1916 sont ainsi construits dans l’anse de Paulilles, des magasins à poudre destinés à recevoir la poudre en provenance de cette poudrerie, dont l’activité s’est considérablement accrue. Quatre magasins de stockage sont édifiés en front de mer, sur l’emplacement d’anciens dépôts. Placés en enfilade mais séparés les uns des autres, ils sont entourés d’un merlon percé d’un tunnel. Ils correspondent aux quatre alcôves actuellement conservées, longées par une voie de chemin de fer Decauville.

Au début de l’été 1916, le site industriel se trouve donc en situation de stocker des obus de canons et de mortiers. Selon un rapport SNPE, ce stockage s’effectue également dans les grands hangars précédemment cités. En définitive, par la production et le stockage de poudres et d’oleum, les fabrications de Paulilles illustrent tout à la fois à l’augmentation quantitative mais aussi à la montée en puissance des explosifs de guerre.

Fabrique de poudre balistite

Paulilles - Edification du Cap Nord

En troisième lieu, la mise en construction du « Cap Nord » constitue une étape majeure dans l’évolution du site industriel. Concomitante des vastes chantiers en cours, celle-ci a pour objet l’édification d’une nouvelle dynamiterie ou plus précisément, la création d’une fabrique de poudre balistite. Datée de 1885, cette invention d’Alfred Nobel s’inscrit dans la nomenclature des « poudres sans fumée », dont les découvertes se succèdent à compter de cette époque. 

Formée d’un mélange de coton nitré et de nitroglycérine, la balistite doit son nom à la grande quantité de coton nitré qu’elle contient. Destinée à produire une action assez lente pour servir d’agent propulsif, il s’agit donc d’une poudre propulsive et détonante, produit largement recherché lors du conflit mondial. Au cours de la guerre de 1914, les usines sont de fait appelées à des fabrications de balistite, qui est surtout utilisée pour les mortiers de tranchée de 58. En raison des hostilités sur les fronts Nord et Est, ce sont surtout les usines méridionales qui fournissent l’essentiel de la production.

A Paulilles comme ailleurs, la guerre pose toutefois le problème essentiel d’une production intensive, s’appuyant en réalité sur des moyens réduits. De fait, le volume de production préconisé par les décrets de 1916 est revu à la baisse et la production de balistite se trouve localement divisée en deux par rapport aux projets initiaux. En définitive, le site de Paulilles est aménagé pour une production de 6 tonnes par jour ; Saint-Martin de Crau pour 3 tonnes par jour. L’usine de Cugny (Seine et Marne), outillée pour une production de 20 tonnes, livre pour sa part 8 tonnes par jour. La nitrocellulose est fournie par le Service des Poudres.

Architecturalement, l’édification des ateliers de Paulilles est remarquable, car elle suit un mouvement centrifuge. Elle débute en effet par l’équipement intérieur et la fixation des machines sur un socle originel de béton ou de ciment. S’ensuivent l’élévation d’une charpente et la construction des murs, surmontés de leur toiture. En dernier lieu, en raison de l’importance des risques pyrotechniques générés par cette forme de production, les ateliers sont ceints d’un merlon de protection, dont la hauteur s’élève jusqu’aux toits.

Annamites : main d’œuvre coloniale

Annamites de Paulilles

Dans le cadre de la mobilisation industrielle, la dynamiterie de Paulilles accueille un fort contingent de main d’œuvre militarisée, complémentaire à la main-d’œuvre ordinaire, notamment féminine de l’encartouchage, demeurée sur place. Cette main d’œuvre civile et militaire est répartie en trois catégories : une portion de régiment des Pyrénées-Orientales en détachement à Paulilles, une appoint formé d’affectés spéciaux de provenance plus lointaine, et une vaste main d’œuvre coloniale, composée notamment d’Annamites.

L’organisation des camps de main d’œuvre coloniale sur l’ensemble des six départements de la 16e région militaire, Hérault, Aude, Pyrénées-Orientales, Aveyron, Lozère et Tarn relève d’un médecin, adjoint technique aux armées. Selon ce gradé, outre la population civile et militaire française, ces départements accueillent comme bûcherons, une compagnie de Malgaches d’environ 300 hommes ; comme main d’œuvre agricole, environ 30 000 Espagnols et Portugais, auxquels s’ajoute une main d’œuvre ibérique destinée à l’industrie.

Ces populations transitent par les postes sanitaires frontaliers du Perthus, de Bourg-Madame et de Cerbère, également organisés et placés sous son contrôle direct. En 1917, 2 000 Serbes sont répartis sur la côte, plus de 12 000 Annamites dans les manufactures de guerre, dont 6 000 à Castres et 1 000 à Paulilles, « dans des camps organisés selon nos instructions et sous notre responsabilité ». Pour les Annamites, les ports de Sète et Port-Vendres constituent les principaux centres de débarquement aux côtés de Marseille, autre grand centre de débarquement en Méditerranée.

Histoire sanitaire et sociale

L’afflux de travailleurs coloniaux est une conséquence de l’effort économique exigé par la guerre. Le volume de main-d’œuvre s’accroît de façon exponentielle dans les poudreries et les usines de guerre. A Paulilles, ces arrivées sont à l’origine d’un habitat temporaire, différencié en camps pour les Annamites et en chambrées pour le détachement du 53e régiment d’infanterie de Perpignan. Pour ce dernier, sont élevés vers les usines d’acides, sept hangars en planches de 36 mètres de long sur 6 de large, disposés symétriquement sur plusieurs travées.

Malgré la rigueur du système d’encadrement et de cantonnement, la promiscuité favorise les risques sanitaires. Les Asiatiques sont « très facilement » la proie de la fièvre typhoïde et un groupe important d’Annamites travaillant aux usines de Paulilles est frappé « de manière grave et brutale » par une épidémie. Par ailleurs, au Cap Nord, la préparation journalière de coton imbibé de nitroglycérine s’élève à 6 tonnes et la fabrication de balistite à 50 tonnes par jour. Les incendies de coton nitré, dus à son extrême inflammabilité, constituent un risque majeur pour la vie des travailleurs.

Dans les Pyrénées-Orientales, la censure de la presse constitue toutefois un obstacle au dénombrement des victimes d’accidents survenus lors de la fabrication. Dans ce domaine, outre une explosion survenue en mars 1918, un incendie foudroyant de coton nitré, le 2 septembre 1918, cause selon L’Indépendant, le décès de huit Annamites, peu avant l’armistice. Les Annamites morts à Paulilles au service de la France sont enterrés près du cimetière du hameau de Cosprons, où une stèle leur est désormais érigée, mais aussi et très probablement à divers endroits du site.

Dans l’intervalle, une grève concernant les salaires et les conditions de travail a eu lieu en 1917 à l’initiative des manoeuvres espagnols, suivie d’une grève de 40 ouvrières cartouchières fin mai 1918, soit la presque totalité de la main d’oeuvre de l’encartouchage. A quelques jours de l’incendie mortel, ces évènements entraînent, le 8 septembre 1918, la formation du syndicat CGT : « Syndicat général des ouvriers et ouvrières de Paulilles ». Dans les dernières années du conflit, l’usine de Paulilles pratique donc une résistance sociale similaire à celle des autres usines françaises et, d’une guerre à l’autre, cette vigilance ouvrière tend ensuite à s’amplifier.

Conclusion provisoire

En conclusion, l’iconographie de Paulilles en 1916 constitue une source à la fois originale et indispensable à la bonne compréhension du site industriel, de son évolution et de ses productions, en une période cruciale de l’histoire militaire française. Les prises de vue liées aux événements, en l’occurrence celles des nouvelles installations, sont essentiellement destinées à fixer la mémoire architecturale mais aussi technique du site dynamitier.

A ces aspects patrimoniaux révélés par la photographie, il convient toutefois d’ajouter les aspects sociaux de la période, et notamment l’histoire de la main-d’œuvre nouvellement employée. L’hétérogénéité de sa composition, les pertes humaines auxquelles elle se trouve confrontée, et les réponses collectives apportées par le monde ouvrier, accompagnent en effet, dès les années 1917-1918, l’expansion du site et sa production en masse d'explosifs de combat. 

E. PRACA

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BIBLIOGRAPHIE

Texte ci-dessus : résumé de conférence donnée dans le cadre des Huitièmes Journées Paul Vieille : "Les poudres, les explosifs et la pyrotechnie pendant la guerre de 14-18", à l'invitation de l'AF3P, 12 octobre 2016, Ecole Militaire de Paris.

POUR EN SAVOIR PLUS

Exposition - Paulilles - Dynamite et guerre de 1914-1918, site Amis de Paulilles, rubrique Patrimoine.

Exposition - Paulilles - Dynamite et guerre de 1914-1918, site Amis de Paulilles, rubrique Etudes.

Prix du Patrimoine Poudrier et Pyrotechnique, site Amis de Paulilles, rubrique Patrimoine.