PAULILLES - Expérimentation de la DYNAMITE GOMME - 1877-1880

 EXTRAIT d'ETUDE 

Les PRODUCTIONS du SITE de PAULILLES

 

Alarik Liedbeck - Chimiste suédois à Paulilles

 

L’étude de la dynamiterie de Paulilles a conduit à analyser plusieurs aspects de sa production, l’un d’eux étant celui de la dynamite gomme, inventée par Alfred Nobel en 1875. Destinée à cette nouvelle production, Nobel établit d'abord en Angleterre une fabrique dépendant d'une nouvelle société, la Nobel's Explosives Co. Ltd. Il pense alors que Paulilles aurait avantage, du moins au début, à acheter à cette fabrique plutôt que de fabriquer elle-même[1].

En janvier 1877, décision est toutefois prise de fabriquer localement de petites quantités de gomme explosive, produite à base de coton. Les démonstrations faites auprès de l'armée semblent convaincantes : quelques centaines de kilos doivent être vendus au Génie et à la Marine[2]. S’ensuit dès lors une phase d’expérimentation aboutissant, malgré les risques, à une production industrielle sur le site de Paulilles.

Débuts périlleux - Accident et conséquences

En mars 1877, l'invention du nouvel explosif donne ainsi lieu à une transaction importante : Nobel s'engage à céder à la société de Paulilles son brevet sur la dynamite-gomme ainsi que les certificats complémentaires de perfectionnements. Après deux années sans rémunération, il pourrait percevoir, à compter du 1er juillet 1879, un revenu de 30 centimes par kilogramme vendu, la société lui remboursant en outre la taxe sur le brevet et les certificats d'addition[3].

Une assemblée générale extraordinaire doit se tenir le 27 juillet pour la signature de la convention[4]. Trois jours avant la date prévue cependant, une première explosion mortelle entraîne à Paulilles un arrêt prolongé des essais de fabrication. Officiellement, les essais sont reportés après la visite de conformité de la seconde usine de dynamite (Cap sud), le 16 janvier 1878, cet accident n'entravant toutefois pas la réunion effective des actionnaires[5].

Intervention d’Alarik Liedbeck

Au printemps de la même année, Alfred Nobel visite lui-même le site de Paulilles, jugeant la fabrique "bien installée" et "bien tenue". "La machine à malaxer la gomme", qui a repris du service, semble également "convenir à son objet"[6]. Dans la réalité cependant, l'adaptation technique du brevet laisse à désirer, et les premiers essais s'avèrent infructueux[7]. En l'absence de Paul Barbe, associé de Nobel, appelé auprès de la société de Hambourg, il revient alors l'ingénieur suédois Alarik Liedbeck de diriger de nouvelles tentatives de production[8].

Précédé d'une réputation de chimiste expérimenté, ami et collaborateur direct de Nobel, celui-ci a en charge depuis 1865 la production de l'usine suédoise de Vintervidken[9]. Avec son arrivée à Paulilles, c'est donc de Suède et d'Allemagne que parvient l'aide à la fabrication, les conseils techniques émanant également de la société de Hambourg[10].

Durant toute l'année 1879, l'usine tâtonne toutefois dans les applications, s'aidant des conseils techniques de la société allemande. Travaillant sur les mêmes questions, celle-ci bénéficie en effet d'un temps d'avance sur "l'étude, la fabrication et la vente de dynamite-gomme"[11].

Les ministères français (Marine et Guerre) refusant désormais de faire procéder à des essais d'application militaire, les expériences sur les propriétés et le mode d'emploi du nouveau produit se poursuivent auprès de l'industrie privée. Après une démonstration réussie à la mine de plomb argentifère de Vialas (Lozère), décision est prise fin 1879 d'une fabrication régulière à Paulilles[12].

Indices d’une production industrielle

Les avancées de la fabrication concernent alors les matières premières et l'outillage, et nécessitent la participation de plusieurs ingénieurs. En 1880, après l’amélioration de la qualité du coton azotique, la société de Paulilles choisit de l'importer depuis Presbourg en Hongrie et Christiana en Norvège[13]. Aux côtés de Louis Roux, directeur de la société, A. Liedbeck participe à la mise en marche de nouveaux appareils et à la fabrication de la gomme.

Dès lors, la vente des échantillons et leur consommation dans divers pays tendent à augmenter "de mois en mois"[14] : au début de décembre 1879, la moyenne de production de dynamite gomme s’élève à Paulilles de 113 kg par jour[15]. Mais au total, au cours de l’exercice 1879-1880, celle-ci ne représente encore que moins de 1% de l'ensemble du volume annuel (3 406 kg sur 552 390 kg).

A la fin octobre 1880, son prix de vente est enfin ramené de 9 à 8 francs, sur lequel peut en outre être consentie une remise de 0,25 à 0,50 franc le kilo[16]. Cette baisse des prix marque le début d’une véritable production industrielle, la dynamite gomme étant ensuite scindée en deux variétés n°1 et 2, différant par leur degré de puissance[17].

Finalement, le meilleur hommage rendu à l’invention de la dynamite gomme émane du Londonion Fréderick Abel, chimiste au département de la guerre, pourtant l'un des adversaires les plus influents de Nobel. Celui-ci déclare que la gomme et ses dérivés "paraissent être les explosifs de l'avenir". L’histoire sur ce point lui donne raison : à terme, la fabrication de dynamite gomme supplante celle de dynamite ordinaire[18].

Paulilles – Centre d’expérimentation

En définitive, l’invention de la dynamite gomme repose sur les travaux de laboratoire d’Alfred Nobel conduisant à son invention[19]. Consistant à combiner nitroglycérine et nitrocellulose[20], cette innovation marque la naissance de la « dynamite moderne » puisque sur cette base repose toute formule ultérieure de dynamite.

En 1875, Alfred Nobel crée donc une nouvelle dynamite dont la puissance est largement supérieure à celle de 1865, représentant à la fois un risque élevé de fabrication et un intérêt majeur dans l’industrie minière et les travaux publics. Dès lors, il reste à souligner un fait essentiel, celui d’une production industrielle assurée à compter de 1879 par l’usine de dynamite de Paulilles : une usine pionnière, faisant office de centre d’expérimentation.

E. PRACA

 


BIBLIOGRAPHIE

PRACA E, d'après l'étude : Les productions du site de Paulilles, Conservatoire de l'Espace Littoral, région Languedoc-Roussillon, vol. 4, 2005.

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., Paulilles - Dynamite - Explosion du 24 juillet 1877, Site Amis de Paulilles, rubrique Risques/Accidents.

PRACA E., Paulilles – Une page d'anthologie paternaliste – 1877, Site Amis de Paulilles, rubrique Risques/Protection sociale.

PRACA E., Enjeux de la dynamite gomme - 1880, Site Amis de Paulilles, rubrique Productions.

PRACA E., Promotion de la dynamite gomme - 1881, Site Amis de Paulilles, rubrique Productions.

Sur Alarik Liedbeck :

On connaît au moins deux portraits de cet ingénieur - Voir également en lien la traduction de sa biographie sur Wikipedia.

NOTES

[1] Mention de la Nobel's Explosives Co. Ltd in BERGENGREN, op.cit. p.69.  CA du 6-12-1876 : "La gomme explosive est insipide et n'est pas vénéneuse".

[2] C.A. 26-1-1877.

[3] C.A. 12-3-1877.

[4] C.A. 31-5-1877. Courrier Nobel à cette date.

[5] C.A. 30-11-1877.

[6] C.A. 19-4-1878 et A.G. ordinaire 23-10-1878.

[7] C.A. 12-3-1877.

[8] C.A.. 28-6-1878 et A.G. ordinaire 23-10-1878. Honoraires annuels de Liedbeck : 6 000 francs. BERGENGREN op.cit. p.60 : de 1878 à 1881, "le Français Paul Barbe fut muté de la société Nobel de Paris à Hambourg et, pendant les quatre ans qui suivirent, il y fut un organisateur efficace. Au même moment, deux assistants de Nobel à Hambourg entrèrent dans la Société Générale de Paris : exemple précoce d'une politique d'échanges commerciaux internationaux".

[9] BERGENGREN op.cit., p.67.

[10] Cette collaboration élargit le service d'information et de perfectionnement commun aux fabriques européennes, qui a débuté par l'affiliation des fabriques de France, d'Espagne, d'Italie et de Suisse.

[11] CA 24-7-1879 et AG ordinaire 27-10-1879.

[12] C.A. 22-11-1879. Prix de vente : 9 francs le kg, exception faite des remises, et CA 23-2-1880. Des essais sur des sites à roche dure doivent se poursuivre.

[13] C.A. 23-2-1880.

[14]  C.A. 26-3-1880, 25-6-1880 et 27-8-1880.

[15] 113 kg le 1-12-1879, 114 kg le 2-12-1879, 112kg950 le 3èjour, interrompue par une explosion.

[16] AG et CA 25-10-1880.

[17] SNPE Ingenierie, Etude des dangers de l’établissement désaffecté de Paulilles, p.24.

[18] BERGENGREN op.cit. p.67 et C.A. 27-8-1880. A noter l'existence d'un brevet français n°125 329 pour une "dynamite gomme au camphre", valable jusqu'en juin 1893. Ce produit s’avère finalement moins facilement inflammable et moins sensible aux chocs (CA 28-9-1880 et 23-10-1880). Ses qualités sont résumées dans le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle, Larousse t. XVII, 2e partie, réimpression Paris, 1982, p.1115 : corps gélatineux pouvant être énergiquement comprimé sans exsudation rapide de la glycérine, n'explosant pas sous le choc d'une balle tirée à 50 mètres, exigeant des amorces très énergiques et dégageant moins de fumée que la dynamite ordinaire.

[19] QUINCHON Jean « L’invention de la dynamite gomme en 1875 et les travaux d’Alfred Nobel dans son laboratoire parisien (1874-1879) » in L’aventure de la dynamite au temps d’Alfred Nobel et l’invention de la poudre balistite. Colloque du centenaire de la mort d’Alfred Nobel, 1896-1996, Parc Forestier de Sevran, 12-10-1996, p.12-14. Actes transmis par M. Le Gall, que nous remercions ici.

[20] Il s’agit de deux produits explosifs. La nitrocellulose est en outre extrêmement absorbante.