Réflexion sur le cinéma d’Eugène BARBIER

Réflexion sur le cinéma d’Eugène BARBIER

Explosifs et cinéma

 

 

 

L’objet de cet article est de poser la question du rapport entre roman et cinéma dans l’entre deux guerres, en passant par le truchement, en apparence improbable, de l’industrie des explosifs. En ce sens, le cas d’Eugène Barbier (1851-1944), à l’origine du groupe Explosifs et Produits Chimiques, constitue un exemple méconnu appelant réflexion.

Explosifs et cinéma - Sociétés Barbier

Originaire de la région de Saint Etienne où son père est fabricant de coke, Eugène Barbier est dans un premier temps délégué patronal en Italie, où il devient également constructeur de dynamiteries. En 1893, il fonde en France la Société d’Explosifs et de Produits Chimiques, importante société anonyme dont il assume la présidence. Au terme de cette période d’activité, il donne à sa carrière une nouvelle impulsion, sans rapport apparent avec sa situation antérieure.

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, se profile alors la question de l’écoulement des stocks de matières premières, désormais inutilisés. A cette époque, la fabrication des explosifs et la fabrique du septième art sont loin d’être antinomiques. De fait, après traitement chimique, la nitrocellulose entre à la fois dans la composition des explosifs et dans celle des pellicules de cinéma[1]. Ce secteur d’activité constituant une opportunité de recyclage, Eugène Barbier devient ainsi propriétaire d’importants studios de cinéma, situés à Saint Laurent du Var.

Au préalable, ses entreprises cinématographiques reposent sur un socle de sociétés de production nouvellement créées dans les années 1920. L'acquisition des importants studios de cinéma de la région niçoise succède ainsi à la création de la Lutèce Films, fondée en 1925 et à celle de la société de production et "d'éditions cinématographiques", dénommée la "Nicea Films Production", créée en 1926 par l'industriel de la dynamite.

Patrimoine et investissement

Donjon de Vez - Décor naturel de cinéma

Ordinairement domicilié à Paris, Eugène Barbier réside en été au château de Boursonne (Oise) et en hiver à la Villa Hélia, située à Nice. De fait, depuis des liens noués dans les années 1880, la Côte d’Azur constitue pour l’industriel un espace attractif. En Ile de France, il est également propriétaire du château de Vez, monument historique remontant aux Valois, dont il publie une monographie.

C'est donc dans le cadre à la fois artificiel des studios de Saint-Laurent du Var et dans celui naturel de ses châteaux privés que se déroulent divers tournages de films du cinéma muet puis parlant. A titre d'exemple classique, en 1929, Eugène Barbier fait tourner un film rappelant le passage de Jeanne d’Arc au château de Vez, pour le compte de la Lutecia Films. A cette époque, son activité cinématographique ne relève donc en rien du caprice, mais participe bien de nouveaux investissements industriels.

Au lendemain de la guerre, ce cas de diversification industrielle n’est d'ailleurs pas unique : en témoignent les essais de fabrication de disques ou de films photographiques, effectués dans le même temps par une autre société d’explosifs, la société Nobel Française, dans ses usines du Vert-Galant (Villetaneuse) ou de Chauffry. Mais en outre, dans le cas d'Eugène Barbier, se profile l'édification d'une oeuvre littéraire personnelle, volontairement intégrée dans les circuits de production cinématographique.

Littérature intégrée - Editions cinématographiques

De fait, cette diversification industrielle s’accompagne d’une démarche de production intellectuelle, à savoir la fourniture d'un corpus d'oeuvres romancées, destinées à l'industrie cinématographique. Devenu en effet romancier, l’industriel des explosifs se trouve désormais qualifié d’homme de lettres par diverses sociétés littéraires  et artistiques, un statut occultant celui de ses activités initiales. Mais surtout, logiquement portées à l’écran, c'est enfin à la Nicea Films dont il est le promoteur, que sont réservées toutes les oeuvres écrites d'Eugène Barbier.

Aussi, bien que méconnu sans l'apport de l'histoire industrielle, le rapport entre explosifs, cinéma et littérature ne relève-t-il pas d’une opposition radicale, mais bien d’une convergence d’intérêts qu’il convient de souligner. Dans le cas d’Eugène Barbier, se pose ainsi la question du rapport entre roman et cinéma – non seulement de la production littéraire et de son traitement cinématographique, mais aussi, au regard de l’activité principale de l’auteur, du contenu et du message ainsi véhiculés.

En définitive, une attention particulière doit donc être portée à ces connections d’apparence improbable, permettant de revisiter à l’aide de nouveaux paramètres, le vaste champ de la production culturelle contemporaine. Dans le cas d’Eugène Barbier, décédé en 1944, ce questionnement concerne plus largement les productions courant de l’après guerre au terme de la Seconde Guerre mondiale – période essentielle s’il en est, à la fois pour les studios Barbier et pour l'histoire antagoniste des idées.

E. PRACA

 

PRODUCTIONS DES SOCIETES BARBIER

et ROMANS d'EUGENE BARBIER

ADAPTES AU CINEMA

 

Liste non exhaustive

1923 - Le dernier des Capendu - d'après le roman d'Eugène Barbier.

1925 - Destinée - Epopée napoléonienne pour la Lutèce Films fondée cette même année.

1926 - Le secret d'une mère - Tournage d'après le roman d'Eugène Barbier intitulé L'abandonné, publié en 1924.

1927 - Florine, fleur de Valois - Intrigue d'après un roman d'Eugène Barbier édité chez Tallandier en 1927 - Nicea Films Productions - Tournage au château de Vez.

1927 - Le Martyre de Sainte-Maxence - Tournage d'après le roman d'Eugène Barbier intitulé La légende de la primitive Eglise, Cannes, Robaudy, 1927 - Nicea Films Productions - Distribution sous contrat d'exclusivité pour 10 pays étrangers.

1927 - Donatien - d'après le roman d'Eugène Barbier.

1929 - Pardonnée - Comédie dramatique - Nicea Films Productions - Distribution sous contrat d'exclusisité pour 10 pays étrangers.

1929 - Les Mufles - d'après le roman d'Eugène Barbier.

1929 - Tentation d'un jeune homme vertueux - Nicea Films Productions.

1929 - Rapacité - Drame moral d'après un roman d'Eugène Barbier édité chez Tallandier en 1929 - Nicea Films Productions - Sortie en France en 1930.

1931 - La Chanson des Nations - Premier film parlant par le réalisateur Maurice Gleize, directeur des studios de Saint-Laurent du Var depuis leur acquisition en 1929 par la Nicea Films Productions - Eugène Barbier est l'auteur du texte (poème) de la chanson de ce film et lance un concours pour qu'en soit écrite la musique - Ce concours est remporté par le compositeur, chef d'orchestre et violoniste Francis-Louis Casadesus (1870-1954), dont la musique est doublement primée par la Société des Nations. 

 

DOCUMENT

Scénario d’un roman d’Eugène Barbier

Les Mufles - 1929

 

Réalisation par Robert Péguy (Nicea Films).

(…) C'était une entreprise hardie que de transposer en images l’étude de la « Muflerie » qu’en quelque trois cents pages d’un fort roman avait poursuivie Eugène Barbier. Péguy nous a plutôt montré des arrivistes plus âpres à la réalisation de leurs désirs que des « mufles ». Mais ne chicanons pas un film qui classe définitivement son auteur parmi les réalisateurs sur lesquels le cinéma français peut compter.

Louis Jantet, un industriel, ancien ouvrier, parvenu par son labeur et celui de sa femme à créer une entreprise industrielle, devenu veuf, abandonne à ses fils Nicolas et Prosper la direction de l’affaire. Prosper est décidé à ne rien faire d’autre qu’à vivre, lui qui n’eut d’autre mérite « qu’à naître », Nicolas, dépourvu d’énergie, est dominé complètement par sa femme Laure, ardente au plaisir, assoiffée de luxe, qui eut l’occasion de satisfaire son ambition.

Qu’arrivera-t-il ? Prosper s’endettera, son frère puisera sans compter dans la caisse de l’usine pour satisfaire aux exigences de Laure ; ce sera rapidement la débâcle. Un banquier véreux, Durochet, un aventurier, Ruffin, interviendront et entraîneraient l’usine à la faillite si Anselme Perrier, un contremaître jadis chassé par Nicolas, et Pascal Florent, fondé de pouvoir dévoué, ne revenaient à temps pour reprendre « tout en mains ». Et pendant ce temps, Durochet file avec la caisse et...Laure et Ruffin démasqué se dérobe.

Mais pour qu’après tant de muflerie un peu de douceur éclaire une fin heureuse, Pascal Florent épousera Valentine, la fille du père Jantet, qui toujours fut bonne et qui fut toujours la victime des mufles. Je reprocherai à cette fin d’être un peu confuse ; ainsi on s’explique mal la présence dans l'usine renaissante des fils de Louis Jantet en salopettes d'ouvriers. Qu'ils aient « mis la main à la pâte » en dépouillant le vieil homme, rien de plus naturel, encore fallait-il qu’une image nous en avertît (...).

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BIBLIOGRAPHIE

Texte du Document ci-dessus extrait de : Cinémagazine, n°25, 21 juin 1929, p.513, rubrique « Les Présentations ».

Ciné-Magazine - N°10 - Novembre 1930 : Concours de musique lancé par Eugène Barbier dans le cadre du film "La Chanson des Nations".

La Chanson des Nations : écoute sur Gallica en lien.

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., Eugène Barbier - Dynamite et cinéma, site Amis de Paulilles, rubrique Etudes.

PRACA E., Claude FORESTIER - 1853-1937 – Disques et Dynamite, site Amis de Paulilles, rubrique Productions.

GENEALOGIE - FAMILLE BARBIER
 


 

NOTES

[1] MONZAIN Etienne, L’histoire des Pellicules de Cinéma et de leur Diffusion en public jusqu’en 1992, Université de technologie Belfort-Montbéliard, 2005, « la première pellicule, a donc été inventée en 1887 par Hannibal Goodwin, et est appelé film flamme à cause d'une de ses composantes : la nitrocellulose qui composait également les explosifs (..). Cependant, le film non flam, ou film de sécurité, est mis au point dans les années vingt ; il est essentiellement constitué de triacétate de cellulose additionné d'un plastifiant ».