Site de Paulilles - Une antiquité : le seau à dégeler la dynamite

 

 

Isidor Trauzl  (1840-1929) - Officier du Génie autrichien

 

Les promoteurs de la dynamiterie de Paulilles connaissent bien Isidor Trauzl, capitaine du génie autrichien. Envoyé en mission en Allemagne fin 1868, ce membre du comité technique militaire a remis au ministère de la guerre un rapport favorable sur les propriétés et l’application de la dynamite. Devenu, avec Alfred Nobel, l’introducteur de la dynamite en Autriche-Hongrie, Isidor Trauzl est l’auteur de publications traduites et diffusées en France dès avant la guerre de 1870, et se spécialise dans l’amélioration des procédés de fabrication du nouvel explosif.

A cette époque, l’environnement climatique joue un rôle dans la fabrication et l’emploi de la dynamite. Sous la durée des rigueurs hivernales sévissant en Scandinavie et en Europe centrale, Isidor Strauzl est alors l’auteur d’une invention à vocation pratique, à savoir le seau à dégeler la dynamite. Diffusé sur l’ensemble des territoires concernés, cet appareil est commercialisé en France par la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, propriétaire de la fabrique de Paulilles.

Dans le bassin méditerranéen toutefois, ce petit outillage technique fait rapidement l’objet de critiques émises à la suite d’incidents ou d’accidents. Son abandon définitif intervient au XXe siècle, à la suite de l’introduction directe du glycol, produit antigel, dans la composition de la dynamite. Dans les années 1950, le récipient est enfin relégué au rang d’objet folklorique, après avoir connu une semi réussite commerciale. Cet article a pour but d’esquisser quelques pages de son histoire, depuis son premier emploi dans les années 1870, jusqu’à l’abandon définitif de cet objet, entériné dans les années 1950.

 

Commande d'un seau à dégeler la dynamite - 1899

 

La dynamite à l’état mou

Selon Alfred Nobel, « la dynamite est un mélange de nitroglycérine et d’une substance poreuse ». Le produit pourrait offrir tous les avantages pour un emploi dans les mines s’il ne présentait un inconvénient majeur : celui de geler à une température d’environ 7-8 degrés. « Le défaut le plus essentiel (…) est la grande facilité qu’ont les dynamites, la nitroglycérine se coagulant déjà à + 6° centigrades, de devenir dures et de geler à une température assez élevée », indique-t-on à l’exposition de Vienne en 1873. « Il est donc important par les temps froids de conserver la dynamite à l’état mou » conclut la société de Paulilles.

De ce défaut procède en effet une accidentologie sévère. De fait, et contrairement aux idées reçues, les bâtons de dynamite congelée détonent plus facilement sous le choc que les cartouches de dynamite molle. A cette époque, pour conserver la dynamite à l’état mou, la méthode employée s’inspire des pratiques agricoles : « il suffit pour cela de la tenir dans une caisse à double paroi, garnie de fumier frais », précise la société de Paulilles. Mais lorsqu’il devient impossible de conserver la dynamite à l’état mou, apparaît la nécessité de procéder au dégelage des cartouches.

 

Procédés pour dégeler la dynamite 

Pour dégeler les bâtons de dynamite, rien ne remplace alors l’action de la chaleur. Une première solution consiste à exploiter la chaleur du corps humain. En Suède et en Allemagne, « une pratique très commune pour dégeler les cartouches consiste à les tenir une demi-heure dans la poche, exposées à la chaleur du corps ; il n’y a ni danger, ni inconvénient à le faire ; l’auteur a toujours opéré de cette façon dans le cours de ses expériences », affirme Alfred Nobel en 1876. Cette pratique est notamment mise en oeuvre dans l’industrie minière, où « les mineurs ont généralement l’habitude de tenir dans leurs poches quelques cartouches qui se maintiennent ainsi parfaitement molles et dont ils se servent pour l’amorçage. Cela ne présente aucun inconvénient », confirme la société de Paulilles.

Une deuxième solution consiste à faire dégeler la dynamite dans les grandes caisses en bois précédemment citées, décrites comme étant « à doubles parois et double fond, entre lesquelles se trouvent des couches de fumier de 15 à 20 centimètres de hauteur ». Dans la pratique, les bâtons de dynamite sont donc placés dans des baquets où l’on attend l’action calorifère du mélange de déjections animales. La fermentation produite lors de la décomposition du fumier s'accompagne en effet d'une hausse de température, susceptible de faire dégeler la dynamite.

Un troisième moyen consiste enfin à faire chauffer un local ou à trouver un endroit chaud où l’on étale les bâtons de dynamite à l’horizontale : « la laisser dans un endroit chauffé à 18 ou 20 degrés, où l’on étale les cartouches sur des planches ». Ce procédé rappelle celui du mûrissement des fruits, et l’ensemble de ces actions relève, somme toutes, de pratiques où seul le temps long produit son effet. Mais une dernière solution, plus moderne, consiste à employer « l’appareil à réchauffer » ou « appareil à réchauffement » ou encore « seau à dégeler la dynamite » du capitaine Trauzl.

 

Le seau à dégeler la dynamite

 

Paulilles 1876


Seau à dégeler la dynamite - Paulilles - 1876

 

Selon une description publiée à Paris en 1872, le seau à dégeler la dynamite est formé de deux cylindres concentriques fabriqués en tôle, enchâssés l’un dans l’autre, et ouverts par le haut. L’intérieur du cylindre central est destiné à recevoir l’approvisionnement en cartouches. L’espace annulaire compris entre les deux cylindres est rempli d’eau chaude. Un couvercle creux, rempli de cendres chaudes, sert à la fermeture de l’appareil. Celui-ci, muni de poignées, est entièrement recouvert d’une enveloppe en paille tressée pour éviter toute déperdition de chaleur. 

Destiné au dégel de petites quantités de dynamite, un exemplaire de ce seau figure à l’exposition universelle de Vienne, en Autriche, en 1873, où un pavillon spécial réunit tout ce qui concerne les matières explosives. Remplacée de temps à autre lorsqu’elle se refroidit, l’eau contenue dans l’appareil doit être tiède, à une température telle que la main puisse y séjourner, ou chaude, mais non bouillante (50 à 60°cent.), d’après les indications de la société de Paulilles. Selon un auteur français en 1872, l’on commencerait déjà à faire de ce seau « très grand usage » à l’étranger, sans toutefois préjuger des effets collatéraux de ce qu’il convient d’appeler, sans aucun doute possible, la « dynamite au bain-marie ».

Ce procédé pour dégeler la dynamite suscite l’intérêt de la presse scientifique et spécialisée – Annales industrielles, Annales des Ponts et Chaussées etc. – qui reproduit schémas et croquis du seau à dégeler. La presse de vulgarisation scientifique, qui souligne les dernières avancées techniques émanant de l’industrie des explosifs, représente le seau sur un mode esthétique, tendant à en conforter l’usage. La presse quotidienne ou populaire relate pour sa part les accidents liés à l’emploi de cet objet particulier. La Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite publie un croquis du seau plongé dans un baquet d'eau, en 1876 et 1878.

 

Accidents de la dynamite au bain-marie

Recommandé par les prospectus de l’usine de Paulilles, qui commercialise le récipient aux deux cercles concentriques, la promotion du seau à dynamite se poursuit en effet dans les années 1870, où le procédé du bain-marie est utilisé sur les chantiers. En 1879 paraît toutefois un texte intitulé « Note sur le danger d’employer le procédé du bain-marie pour dégeler la dynamite ». L’auteur, ingénieur des Ponts et Chaussées, y rend compte de trois accidents survenus en France sur la ligne de chemin de fer en construction de Béziers à Mende, dont la société des Chemins de fer du Midi est concessionnaire, auquel s’ajoute un quatrième accident survenu à Parme en Italie.

Le seau fourni par l’usine de Paulilles est en effet utilisé en hiver par l’entreprise Fraysse lors du creusement de la galerie du tunnel de Célest en Lozère, à environ 600 m. d’altitude sur le tronçon de chemin de fer reliant Mende à Séverac-le-Château. Cette utilisation produit une exsudation de nitroglycérine qui conduit l’entrepreneur à dénuder les cartouches sortant de l’appareil, provoquant à l’usage un accident heureusement sans gravité, ainsi que l’abandon du seau. Le second accident résulte d’une réparation effectuée sur le récipient par un ferblantier de Marvejols. Malgré un nettoyage préalable jugé « très énergique », celui-ci vole en éclats à l’approche du fer à souder, sans occasionner toutefois de blessure.

Le troisième accident se produit sur le même tronçon ferroviaire, où la dynamite de Paulilles est gelée dans la poudrière située près de la tête Séverac du tunnel de Ségui (Aveyron). La dynamite est datée du 20 novembre 1878 et l’accident survient deux mois plus tard, en janvier 1879. Sur ce chantier situé à environ 650 m. d’altitude, l’habitude a été prise de dégeler la dynamite d’une façon plus « rustique ». Les cartouches à dégeler sont déposées dans un seau qu’un ouvrier va tremper dans un baquet d’eau se trouvant dans une forge, baquet qui à d’autres moments sert à la trempe des barres à mines.

Au moment où l’ouvrier forgeron introduit dans cette eau deux burins chauffés au rouge, une explosion le projette à trois mètres de distance contre le mur de la forge, brisant les burins et détruisant le baquet dont on ne retrouve pas trace. Embauché depuis quelques jours à peine, l’ouvrier a cru qu’une cartouche avait été oubliée dans le seau et versée incidemment dans le baquet d’eau. Mais selon l’ingénieur des Ponts et Chaussées il n’en est rien, le baquet contenant seulement quelques traces de nitroglycérine libre.

 

Des solutions alternatives

Dans cet accident dit de Campagnac dont une archive est conservée, les protagonistes sont les forgerons François Saguin et François Bonnet, ce dernier étant la victime, tous deux logés au hameau du Monnet, auxquels s'ajoute Lapeyronnie, ouvrier qui a fait dégeler la dynamite dans le bain-marie. Selon H. Strohl, cette série d’accidents, jointe à celui de Parme qui provoque la mort de quinze personnes, démontre « surabondamment » que le dégel de la dynamite au bain-marie est une opération dangereuse et qu’il doit être interdit sur les chantiers.

A cette époque toutefois, il n’existe pas de solution alternative à la question du dégel. Il demeure en effet nécessaire de réduire à l’état pâteux au moins « une cartouche par coup de mine » : il s’agit de la cartouche amorce dans laquelle est introduite la capsule servant de détonateur. Toutefois et plus largement, on pourrait se dispenser du dégel de la dynamite « en faisant usage de poudrières dans lesquelles une épaisse enveloppe de fumier entretienne une température suffisamment élevée pour que les cartouches y soient à l’abri de la gelée ». En 1879, telle est encore l’interaction entre nature et industrie mentionnée par l’auteur, applicable dans le Massif Central ferroviaire de la Compagnie du Midi, comme ailleurs.

Lors du creusement du tunnel du Saint Gothard (Alpes), des solutions approchantes mais modernisées sont de fait mises en oeuvre. Sont établies sur les chantiers des baraques en planches aux parois remplies de charbon pulvérisé, avec un petit fourneau de pierre installé sur un côté extérieur du local, source de chauffage indirect. La partie du fourneau se trouvant à l’intérieur est recouverte d’un toit « à plans très inclinés, afin que les ouvriers ne puissent point y déposer des cartouches pour les faire dégeler directement ». Des étagères sont fixées dans le local et supportent les paquets de dynamite, préalablement dégagés de leur enveloppe goudronnée. Remises en caisses, les cartouches dégelées sont transportées dans le tunnel en construction, roulées dans des couvertures.

Cette organisation vaut pour un grand chantier de montagne, où la consommation moyenne de dynamite s'élève à 15-20 tonnes par mois en provenance d’Isleten (Suisse) et de Paulilles. Mais dans le même temps, le seau à double paroi et à couronne d’eau chaude demeure recommandé auprès des autres entreprises, où les cartouches de dynamite «  doivent toujours être dégelées au bain-marie ».

 

Les dynamites antigel

Cette situation perdure jusqu’au XXe siècle, où dans les années 1950, la société Nobel Française fait désormais le point sur les avancées industrielles concernant ce sujet. Dans un prospectus adressé à sa clientèle, elle constate tout d’abord que « la dynamite congelée présente des dangers d’explosion par simple manipulation ».

Pour obvier à cet inconvénient, l’entreprise procède désormais au mélange de nitroglycol à la nitroglycérine, « à proportion d’au moins 20% » : « A partir de cette proportion, les dynamites peuvent supporter, sans risques de gel, des températures de 10° au-dessous de 0 » évalue la société. Il est même possible d’incorporer du nitroglycol dans la proportion de 40%, ce qui permet aux dynamites de résister, sans risque de gel, à des températures de 25 degrés au-dessous de zéro. Dès lors, toutes les dynamites sont « en toutes saisons fabriquées avec au moins 20% de nitroglycol : elles sont donc toujours antigel ».

En conséquence, l’opération qui consistait à dégeler la dynamite est devenue complètement inutile : « Il n’y a donc plus lieu de parler, sauf à titre historique, du seau à dégeler la dynamite qui était un récipient métallique à double paroi dans lequel on déposait les cartouches gelées qui s’y réchauffaient progressivement, l’espace compris entre les deux parois métalliques étant rempli d’eau chaude », conclut la société propriétaire de la dynamiterie de Paulilles.

 

Mémoire d’un seau et patrimoine technique

 

Paulilles 1878

Seau à dégeler la dynamite - Paulilles - 1878

 

En résumé, le seau inventé par Isidor Trauzl est initialement commercialisé par la dynamiterie située à Paulilles dans les Pyrénées-Orientales (sud de France). Mais selon Nobel, au sud de l’Europe, son usage s’avère plus rare en raison de la moindre fréquence des épisodes de gel, et les ouvriers des mines et travaux publics jouissant d’une moindre expérience de son emploi, la fréquence des accidents s’avère donc plus élevée.

Dans la réalité, l’accidentologie hivernale perdure également en raison de l’absence de solution scientifique permettant le dégel de la dynamite. Cette question intéresse l’industrie des explosifs et au XXe siècle, celle-ci introduit le glycol dans le processus de fabrication de la nitroglycérine, source cette fois de maladies professionnelles pour les ouvriers dynamitiers. En définitive, aucune solution n’apparaît idéale et le reproche fait à ce secteur d’activité s’avère, selon Strohl en 1879, d’en faire accroire le contraire.

En tout état de cause, le seau à dégeler la dynamite fait désormais figure d’antiquité et ce récipient constitue l’un des éléments du petit patrimoine technique et commercial de la dynamiterie de Paulilles. A défaut d’avoir été conservé, il en demeure iconographie et traces écrites, sachant que dans la mémoire du petit seau de Paulilles réside également celle des risques  professionnels, affectant le monde ouvrier tributaire de l’industrie des explosifs.

E. PRACA

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DOCUMENT

VOCABULAIRE 

 FEUILLET PUBLICITAIRE - EXTRAIT

 

« Observation importante. Ne jamais employer de dynamite gelée. Dans cet état elle ne détone pas, ou ne détone que partiellement.

Pour la dégeler le mieux est de se servir du seau à dégeler la dynamite ou marmite suédoise. Si les travaux sont souterrains, on peut se contenter de descendre la dynamite au fond de la mine deux ou trois jours avant de l'employer, la température relativement élevée qui y règne suffit pour ramener les cartouches à leur état normal ».

Extrait de :

D. STEITO, Agent technique de la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite "Mode d'emploi de la dynamite pour l'ouvrier mineur", feuillet publicitaire, après 1889, p.3.

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SOURCES

Carnet d'ingénieur, brouillon de rapport d'accident survenu lors du creusement du tunnel de Ségui, 20 janvier 1879, manuscrit au crayon, Col. E. Praca.

BIBLIOGRAPHIE

TRAUZL Isidor, Introduction de la dynamite dans l'Autriche-Hongrie, Paris, Viéville et Capiomont, 1873.

BARBE Paul, La dynamite, substance explosive inventée par M. A. Nobel, ingénieur suédois. Extrait d'une brochure allemande de M. Isidor Trauzl, Paris, Viéville et Capiomont, 1870.

BRULL Achille, Notice sur la dynamite, sa composition et ses propriétés explosibles, Annales industrielles, juin 1870, tiré à part Montpellier, typographie De Boehm et fils, 1871.

"Les matières explosives à l'exposition de Vienne en 1873 (Extrait du rapport officiel)", in Les explosifs modernes, Mémoires par MM. A. Nobel, L. Roux, Sarrau etc., Paris, typo. Lahure, 1876.

Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, Mode d'emploi de la dynamite, Paris, éditions 1876 et 1878.

STROHL Henri, "Note sur le danger d'employer le procédé du bain-marie pour dégeler la dynamite", Annales Industrielles, 24-8-1879.

NOBEL Alfred, "Les explosifs modernes (Mémoire lu à la Société des Arts de Londres, le 21 mai 1875)", in Les explosifs modernes. Mémoires par MM. A. Nobel, L. Roux et Sarrau op.cit., 1876.

FRITSCH, capitaine du Génie, "Les dynamites", in Mémorial de l'Officier du Génie, 1872.

HELENE Maxime,"La fabrication de la dynamite Nobel. L'usine suisse d'Isleten", La Nature, 5e année, 1er semestre 1879.

Société Nobel Française, Dépliants Nobel n°1, Dynamites. Caractéristiques et utilisation, 3e édition, janvier 1955.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., Dynamiterie de Paulilles. Enjeux et méfaits du glycol, site Amis de Paulilles, rubrique Protection sociale.

PRACA E., SAINT GOTHARD – Appareils à dégeler les explosifs – 1885, site Amis de Paulilles, rubrique Patrimoine.

PRACA E. Dynamiterie de Paulilles - Productions - 1924, site Amis de Paulilles, rubrique Productions.