La dynamiterie de Paulilles : texte de Charles Badin en 1929

La dynamiterie de Paulilles : texte de Charles Badin en 1929

 

 

L'illustrateur n'a pas représenté le site de Paulilles

 

Dans un roman publié en 1929, intitulé « Tètus Pallade le muletier », l’auteur Charles Badin évoque la côte méditerranéenne des Pyrénées-Orientales, depuis Port-Vendres jusqu’à Banyuls-sur-Mer. Incluant Paulilles, dont la dynamiterie jouxte le rivage, cette évocation littéraire pose dès lors la question des relations entre histoire sociale, nature et esthétique, ainsi que celle des idéologies qui s'y rattachent.

Proche de l’idéologie racialiste de Louis Bertrand, l’auteur y idéalise en effet la liberté du muletier catalan, homme supposé « libre », pour l’opposer à la « servitude » prolétarienne et au « troupeau sordide » et invasif des étrangers, venus travailler à Paulilles. Que faut-il dès lors retenir de cette évocation littéraire ? A minima, semble-t-il, et malgré ces tendances contestables, il convient de retenir de ce texte la critique sociale de l’entreprise, ainsi que le décor saisissant de l’usine chimique, sommairement composé au tournant des années 1930, de bois, de fer, de baraquements et/ou de flaques d’eau polluées.

Présentée comme un véritable « défi à la nature », se pose dès lors la question du rôle de l’usine dans le paysage mais aussi du rôle des paysages dans la structuration mentale de l’individu. Quelles orientations et quelles limites doit-on en effet fixer à la production architecturale, industrielle et matérielle ? Concernant cette question essentielle, tant ancienne que contemporaine, ce texte invite également à une large réflexion. Passé mythifié, paysages recomposés : quel est en définitive le but de toute production humaine et quel en est le prix à payer ?

En littérature, la réponse dépend effectivement de l'idéologie exprimée par chacun des auteurs, mais en aucun cas, de 1870 à 1984 et au-delà, la dynamiterie de Paulilles ne suscite d'opinion neutre ou indifférente. A ce sujet, il est encore possible de se référer à un texte antérieur : celui de Jean de La Hire publié en 1899, décrivant également le paysage du site de Paulilles,  et jetant un regard péjoratif sur la condition ouvrière, au motif que ce milieu apparaît pour sa part à l'auteur, incapable de s'adonner à la rêverie.

E. PRACA

 

DOCUMENT 

Le site de Paulilles

Texte littéraire de Charles Badin (1929)

 

« Sur le quai de Port-Vendres éblouissant de blancheur sonnèrent les sabots des mules. Des estaminets grouillants de soldats et d'Arabes jaillissaient des chants nostalgiques d'accordéons, des disputes d'ivrognes. L'eau lourde, moirée d'huile et de pourriture affleurait au ras du quai, soulevait avec une sourde lenteur les barques accouplées. De­vant les entrepôts de grains stagnaient des flaques d'odeur, miel des caroubes, senteurs de maïs et d'orge, qui se mêlaient aux par­fums de goudron et de saumure. Un voilier étranger montrait au-dessus de son bastin­gage des faces crasseuses de bandits, tan­dis qu'accosté au débarcadère des Messa­geries, le Mustapha, machines sous pression, commençait à larguer ses amarres.

La route dépassait les hangars bas des marchandises, s'élevait au-dessus de Port-Vendres qui paraissait cerner de ses blanches façades le carré bleu du port. Sur des croupes dénudées, le vieux fort Saint ­Elme érigeait ses dérisoires murailles. De l'autre côté de l'éperon ocre qui partage le village la mer recommençait, jusqu'aux montagnes diaphanes et mauves des Cor­bières, brouillées dans l'azur, ouvertes au fond de l'horizon comme de frémissantes ailes. A leurs pieds la jetée s'allongeait, longue barre blanche vers les plaines ma­rines du large. Au delà, c'était le mysté­rieux inconnu de l'horizon, espaces sans bornes où le ciel et la mer se diluaient, se confondaient en une brume ardente, et de ces glacis rouges et violets sourdait le rauque mugissement du Mustapha cinglant vers l'Afrique...

Après le col de las Portes commençaient les vignes renommées. Elles escaladaient les croupes musclées des coteaux, dévalaient les pentes, agrippaient leurs racines tordues aux lèvres des profondes ravines. Ce n'étaient plus les fougueuses plantes de la basse plaine où les lourdes grappes pendent sous des grottes de verdure, mais des ceps étroits, aux bras maigres. Et de cette terre dorée et brûlée montait un arôme subtil qui se mélangeait aux senteurs iodées des vagues. Jusque vers Cerbère, jusque vers Cosprons et les premiers épaulements de l'Albère on ne voyait plus que ces deux choses, le ciel et la vigne. Pas un arbre, pas une ombre, rien que de rigides silhouettes d'aloès aux hampes étranges, fleuries de grappes jaunes. Face à face avec le feu du ciel, les ceps avaient longuement mûri ce vin de Banyuls, vin de velours et de flamme qui contient au fond des ténébreuses bouteilles l'âme des étés défunts.

Des cheminées salissaient le ciel, des baraquements de planches se dressaient le long de la route. C'était Paulilles avec ses citernes, ses tôles rouillées, ses wagonnets hors d'usage, immense plaine de ferraille où peinait un troupeau sordide, Arabes haillonneux, Espagnols à têtes de famine - toute une bricole vomie par les ports et les vieux sabots[1], bourrés d'émigrants à pleine cale. Dans ce ciel sans tache, près de cette mer sauvage que ne déshonorait aucun blême palace ce paysage d'enfer moderne semblait un défi à la nature. Sur le sol boueux stagnaient des flaques d'eau corrom­pue, moirées de liquides chimiques[2]. Au fond d'allées de mâchefer[3] s'ouvraient de tristes tanières devant lesquelles claquaient des hardes. Et les muletiers, ces hommes libres de la montagne, regardaient avec étonne­ment cette servitude dans ce décor de tra­vail et de misère.

Au dernier col avant Banyuls les hommes découvrirent brusquement l'arc de la plage tracé d'un seul jet pur. Banyuls, Banyuls, la ville ardente avec ses maisons peintes, ses toits brûlés, ses auberges généreuses. Alors un des muletiers qui était en tête entonna d'une voix forte une rauque chan­son espagnole. Le soleil déclinant semblait une blessure ouverte, et les mulets à la fière démarche formaient une frise obscure sur cet horizon enflammé. La voix du chan­teur s'amplifiait, s'adoucissait en de tendres inflexions nostalgiques, et cette mélopée grave, presque sacrée, rythmait de ses mo­dulations la lente procession des meneurs de mules... »

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BIBLIOGRAPHIE

Texte extrait du roman : BADIN Charles, Tètus Pallade le muletier, Ed. de la vraie France, Paris 6e, 1929, p.187-190.

ICONOGRAPHIE


Illustration de L. SABATTIER, parue dans BADIN Charles, "Tètus Pallade le muletier", II, La Petite Illustration, 26 janvier 1929, Paris, Editions de l'Illustration, p.41.

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA Edwige, « L'anse de Paulilles renoue avec son passé », interview menée par Fanny LINARES, La Semaine du Roussillon n°527 du 8 au 14 juin 2006.

PRACA Edwige, La dynamiterie de Paulilles : texte de Jean de La Hire en 1899, Site Amis de Paulilles, rubrique Patrimoine.

PRACA Edwige, Stagnation des eaux sur le site de Paulilles - Vers 1920, Site Amis de Paulilles, rubrique Risques.

 



[1] Sabot : terme désignant un bateau de mauvaise qualité.

[2] Flaques d’eau dans lesquelles on verse également du pétrole pour écarter les moustiques, infestant alors la côte des Pyrénées-Orientales. On mesure le risque pour la dynamiterie de Paulilles. 

[3] Déchet industriel résultant de la combustion de charbon dans les fours industriels, et servant ensuite de couche de fond pour les routes, ici pour les allées de la dynamiterie.