EXPOSITION - Paulilles - DYNAMITE et GRANDS TRAVAUX du MONDE - Textes

 

 

Inscrite dans la longue durée, une vaste recherche menée dans les archives publiques et privées a permis de donner corps à  l'exposition intitulée "Paulilles - Dynamite et grands travaux du monde", présentée en 2016. Le texte de cette exposition est reproduit ci-dessous et forme la synthèse de cette documentation.

Les Pyrénées-Orientales, pionnières de la dynamite

Après la guerre franco-prussienne de 1870, qui mène à la création de la dynamiterie de Paulilles par Alfred Nobel, l’industrie de la dynamite redevient une industrie civile et se répand en Italie, en Suisse, en Espagne et au Portugal. La création de dynamiteries en Europe ouvre dès lors la voie à la modernisation et à l’expansion des travaux publics, sur le sol européen mais aussi dans les colonies dépendant des grands Etats : France, Espagne et Portugal, Angleterre.

Non seulement la dynamite remplace désormais l’antique poudre de mines, mais encore le premier patronat de Paulilles, organisé en France autour d’Alfred Nobel, s’engage activement dans les grands travaux du monde. Les premiers dirigeants de Paulilles, désormais alliés à certaines familles d’entrepreneurs, prennent ainsi une part essentielle à la direction de grands travaux, notamment tunneliers et portuaires.

A l’origine de cette révolution figurent toutefois les Pyrénées-Orientales : la dynamite y est d’abord employée lors du tracé du chemin de fer de Port-Vendres à la frontière espagnole, ainsi que dans les mines de fer du Canigou. En 1875, la découverte par Nobel d’un nouvel explosif plus puissant, appelé dynamite-gomme, vient à bout de la roche dure du massif pyrénéen et de l’enfilade de tunnels situés à l’extrémité sud de la France, à proximité du site de Paulilles.

Le tunnel du Saint-Gothard


Inauguration du Saint-Gothard - 1882

A une plus vaste échelle, la conquête tunnelière débute dans le massif alpin. Situé entre France et Italie, le tunnel du Mont Cenis est inauguré en septembre 1871. Le 1er janvier 1882 a lieu l’inauguration du tunnel du Saint-Gothard, suivie le 1er juin 1906, de celle du Simplon, tous deux situés entre Suisse et Italie.

Alors que le Mont Cenis est encore creusé à la pioche et à la poudre, le creusement du Saint-Gothard s’appuie sur l’emploi exclusif de la dynamite, dont l’effet apparaît six à dix fois supérieur à celui de la poudre. En 1872 est de fait fondée la dynamiterie suisse d’Isleten, sur le lac des Quatre Cantons, destinée à alimenter le chantier. La percée des 15 km de tunnels entre Suisse et Italie se poursuit sur une décennie, jusqu’en 1882.

Au sein de ce premier grand chantier européen figure Arthur Maury (1842-1916), beau-frère du chimiste de Paulilles. Ingénieur des arts et manufactures, il est l’un des deux ingénieurs en chef de l’entreprise du grand tunnel de St Gothard, basé à Airolo, dans les Alpes suisses. Témoignant de l’ampleur du chantier, sur cette section travaillent environ 1300 personnes, soit la moitié de la main-d’œuvre totale affectée au site.

Tunnel du Simplon et question des moyens


Entrée du tunnel du Simplon à Brigue

Traits d’union entre deux moitiés d’Europe, les tunnels alpins bénéficient donc de l’expérience pionnière du patronat de Paulilles. L’un des premiers dirigeants du site, Amédée Hoffer, prend la tête des fabriques d’Avigliana (Italie) puis d’Isleten (Suisse), lors du percement du Saint Gothard. Dirigeant successivement les usines d’Isleten, de Paulilles et de Cugny, Xavier Bender est pour sa part chargé de la construction de la dynamiterie de Gamsen, près de Brigue (Suisse), spécialement édifiée en vue du percement du tunnel du Simplon (1895).

Le travail matériel se caractérise alors par un double usage, celui des explosifs et de l’air comprimé. La dynamite, les perforatrices pneumatiques ainsi que les trains de déblais, également à air comprimé, deviennent les outils spécifiques concourant au succès final de l’oeuvre accomplie. Toutefois, malgré l’usage de la dynamite, à hauteur de 20 à 30 kg le mètre courant de tunnel, les grandes trouées des Alpes demeurent dévoreuses de vies humaines, avant une diminution progressive du taux de mortalité.

Les pathologies rencontrées sont de fait spécifiques au monde de la mine. Dans les galeries règnent à la fois chaleur excessive et ventilation réfrigérée. En sous-sol, l’accidentologie est également liée à l’irruption diluvienne d’innombrables sources d’eau, chaude ou froide. Hors des accidents, inondations et éboulements, l’humidité permanente est la cause d’épidémies dramatiques. En définitive, les grands travaux alpins concourent à la multiplication et à l’essor des dynamiteries et des industries connexes. La gestion d’un fort volume de main d’œuvre pose pour sa part la question des moyens sanitaires.

Le canal de Panama - Un chantier sans mesure ?


Panama - Canal à écluses vers le lac Gatun - Vue contemporaine

Alors qu’au carrefour suisse de l’Europe, le patronat de Paulilles veille à l’augmentation de la production d’explosifs, un autre grand chantier mobilise la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite. Celle-ci entend en effet occuper le premier rang sur le marché du canal de Panama, destiné à relier l’Atlantique au Pacifique. Le changement d’échelle apparaît toutefois problématique : si la longueur des grands tunnels alpins s’élève à 15-20 km, celle du canal interocéanique atteint 73 km, à durée de travaux relativement égale.

Après la phase exploratoire de l’isthme et l’éviction des entreprises de moindre envergure, le tracé du canal est partagé en 5 grandes divisions (vallée du Chagre, baie de Panama, massif de la Culebra, vallée du Rio Grande etc.). Parmi les grandes sociétés restant en lice figure alors la Société de Travaux Publics et Constructions, dirigée par Xavier Hoffer, allié au patronat de Paulilles. Celle-ci doit extraire 25 millions de mètres cubes de déblais, créer le barrage du Chagre sur le lac Gatun et le commencement de sa dérivation.

Selon une notice, ce lac et cette rivière sont « des composants clés du canal, permettant la traversée des navires sur une partie importante de l’isthme ». De fait, la société y devient principale consommatrice de dynamite, ajoutant à ses travaux de terrassement, le montage et la mise en œuvre d’équipement et de matériel, le transport des déblais par mer ou par terre, le recrutement des ouvriers. L’échec de la dernière émission d’obligations entraîne finalement la dissolution de la Cie de Panama en 1889, sans toutefois porter atteinte à la Société de Travaux Publics et Constructions, ni préjudice à l’avenir de Paulilles.

Terres lointaines - Le champ des possibles


Brésil - Rio Grande do Sul - Plan de la barre et des travaux du port  

De fait, malgré l’arrêt des travaux de Panama, l’Amérique s’avère un espace d’expérimentation où les grands travaux unissent à la fois le monde tout en bénéficiant aux actionnaires. Dans le cadre des grands projets maritimes, le gouvernement brésilien met ainsi à l’étude un ancien projet d’amélioration pour le franchissement de la barre de Rio Grande do Sul, au sud-est du Brésil (années 1890).

Par ailleurs, dans le cadre américain de la « ruée vers l’or », la société de Paulilles multiplie investissements et bénéfices dans la célèbre mine d’or du Callao, située au Vénézuela et considérée comme l’Eldorado des anciens conquistadors. Après l’épuisement de ses filons, la Société Centrale de Dynamite transporte ses intérêts en Afrique du Sud, où elle obtient l’exploitation du monopole de la dynamite. Celle-ci est alors concomitante de la prospection minière au Transvaal, fournissant en 1913, 40% de l’or mondial.

Enfin, le dernier grand chantier de la fin du XIXe siècle est asiatique. Il concerne en 1898 des travaux de chemins de fer en Indochine où, de concert avec le méridional Edmond Bartissol, Xavier Hoffer remporte l’adjudication des travaux d’infrastructure, de bâtiments, de ballastage et de pose d’une voie, sur une distance jugée impensable de 107 km. De fait, placé en sous-traitance et aux prises avec les difficultés les plus classiques : inondations, typhons, aléas de main-d’œuvre, difficultés de creusement de neuf souterrains, le chantier est définitivement soldé en 1907.

Péninsule ibérique  - Dynamiteries Nobel

Menant aux tunnels alpins, au canal de Panama, en Afrique et en Asie, l’histoire de Paulilles conduit également, de manière rapprochée, à l’Espagne et au Portugal. Ayant pour but la production et le commerce de dynamite Nobel et de matières premières, la Société Espagnole de Poudre Dynamite est en effet fondée à Paris en 1872. Son siège est fixé en pays basque à Bilbao, ville portuaire à proximité de laquelle est édifiée la dynamiterie de Galdacano.

Parmi les fondateurs originaires de Paulilles figurent alors le chimiste Frédéric Combemale et le nitreur Auguste Marchal, qui prend la direction de la nouvelle fabrique jusqu’au XXe siècle. Dans le même temps est fondée la dynamiterie de Trafaria, située au Portugal et définitivement dirigée par Frédéric Combemale. Le patronat paulillois s’enracine ainsi dans la péninsule ibérique où la famille Combemale fait notamment souche par alliance avec celle des Hoffer, entrepreneurs en Suisse, à Panama, en Afrique et en Asie.

Installée à Caparica sur une rive du Tage, cette famille s’augmente bientôt de l’arrivée d’autres membres : précédemment entrepreneurs de travaux publics en France, les Michelon, Maury, Coste et alliés composent bientôt avec F. Combemale une colonie d’entrepreneurs français sur le sol portugais. Cette colonie comprend également l’entrepreneur Edmond Bartissol déjà cité, et son importance se traduit par la nomination d’Arthur Maury et de Frédéric Combemale (dynamite et travaux publics) à la présidence de la nouvelle chambre de commerce française de Lisbonne.

Péninsule ibérique et colonies  - Grands travaux de prestige


Porto - Le pont métallique sur le Douro

En Espagne et au Portugal, la quasi-totalité du réseau ferré relève d’entreprises françaises. Les premiers travaux ferroviaires menés par le trio Combemale, Maury et Michelon concernent le chemin de fer du Douro, au Portugal. L’avancée de la ligne s’accompagne de la construction du grand pont métallique Luis 1er sur le Douro, à Porto. Marquant l’expansion des grands travaux métalliques, conçu par Théophile Seyrig, disciple de Gustave Eiffel, ses travaux sont dirigés par Arthur Maury, ancien ingénieur au Gothard, devenu chef d’études de l’entreprise Couvreux et Hersent.

Les mêmes familles sont entrepreneurs généraux du port de Funchal, dans l’île de Madère, dont la première tranche de travaux débute en 1885. Relié d’îlot en îlot par une digue, il en résulte la création d’un véritable port artificiel, le port moderne de Madère, notoirement connu pour le « brise-lames » de Funchal. En 1887, l’entrepreneur de travaux publics et maritimes Hildebert Hersent remporte également le marché de l’extension du port de Lisbonne, dont Arthur Maury demeure directeur des travaux jusqu’en 1900.

Les derniers marchés sont des marchés coloniaux : le premier concerne le port de Rosario, devenu l’un des principaux ports d’Argentine. Enfin, des membres de la même famille prennent pied au Mozambique, où une compagnie fondée en 1888 par Edmond Bartissol, est chargée de la colonisation du pays. Selon un article, la colonie française du Portugal s’avère ainsi « une des plus intéressantes, des plus honorables, des plus sérieuses » qu’on puisse rencontrer en Europe. Position de prestige, le trio d’entrepreneurs issu des sociétés Nobel est admis à la cour de la reine Marie-Amélie.

Enjeux techniques et sociaux

Les travaux portuaires comprennent généralement le creusement de darses, la construction d’interminables quais en maçonnerie et en bois, l’installation de hangars, de voies ferrées et de grues pour le transbordement des marchandises. Dans l’ensemble de ces travaux maritimes, deux grandes évolutions techniques sont à souligner. La première est la mise en œuvre des fameuses grues « Titan », employées à l’immersion des blocs artificiels et des enrochements - ainsi au Port de Ponta Delgada, situé sur une île des Açores, également achevé par Combemale et Michelon vers 1890.

A cet équipement moderne s’ajoutent de nouvelles installations prévues pour le travail sous l’eau. L’entreprise Hersent améliore en effet les techniques de construction des caissons étanches en maçonnerie, indispensables aux travaux sous marins, assurant rapidement la réputation de la maison. Selon les études historiques, Hildebert Hersent (1825-1903) « est un entrepreneur qui croit en la machine et en sa faculté de réduire la pénibilité du travail ». Dans ses déplacements internationaux, la lignée Combemale, Maury, Michelon, Coste, Porte et alliés se fait l’interprète de ces opinions avancées en matière de Génie civil. Mais qu'en est-il réellement ?

Dans l’histoire des grands travaux du monde, le volume de main-d’œuvre ouvrière croît de manière exponentielle avec la longueur kilométrique des projets, mais aussi avec les difficultés de terrain. Les grands travaux du monde génèrent en effet un taux élevé de mortalité, leur dimension sanitaire et sociale demeurant sous-estimée. Aussi en définitive, les grands travaux du monde résultent-ils de l’épopée technique, mais aussi au plan humain, de nombreuses situations de nécessité. Dans l’interstice se glissent toutefois des cas de promotion professionnelle, moteurs d'un rêve d'ascension sociale et d'un nouveau destin.

E. PRACA

Commissaire d'exposition 2016

 

POUR EN SAVOIR PLUS

  • Travaux préparatoires, cliquer sur 

E. PRACA - De Paulilles à l'Europe - Réseau familial et professionnel des pionniers de la dynamite - 1870-1918 - Conférence E. PRACA - 25 mai 2015 - Rubrique Etudes

  • Présentation de l'exposition

E. PRACA - Exposition - Paulilles - Dynamite et grands travaux du monde - Rubrique Patrimoine

  • Sur les entrepreneurs

E. PRACA, Amédée Hoffer – 1847-1896 – Directeur et fidèle d’Alfred Nobel - Rubrique Administration/Patronat

E. PRACA, Louis Roux - Agent de la Société El Callao - 1884 - Rubrique Administration/Patronat

E. PRACA, Patronat et direction de la dynamiterie de Paulilles en 1870  - Rubrique Administration/Patronat

E. PRACA, Xavier Bender - Directeur de la dynamiterie de Paulilles - 1845-1933 - Rubrique Administration/Patronat

  • Sur le tunnel du Saint-Gothard

E. PRACA, Conditions de travail souterrain - Saint-Gothard - 1880   - Rubrique Risques/Accidents

E. PRACA, Percement du Saint-Gothard - 1880 - Rubrique Patrimoine

E. PRACA, Saint-Gothard – Appareils à dégeler les explosifs – 1885 - Rubrique Patrimoine

E. PRACA, Isleten - Swiss Factory - Memories  -  Rubrique Patrimoine