Chromolithographie allemande sur la nitroglycérine vers 1950

Chromolithographie allemande sur la nitroglycérine vers 1950

 

Chromolithographie n°191 de l’entreprise « Fritz Homann » - Dissen - Allemagne

 

En 1886, la Gazette industrielle de Hambourg relate une série d’expériences réalisées par Alfred Nobel, tendant à démontrer l’absence de tout danger dans l’emploi de la nitroglycérine. La plus célèbre d’entre elles a été exécutée le 29 mars 1866 sur le champ de courses de Horn à Hambourg, en présence, dit-t-on, « de plus de 120 spectateurs ». Son compte rendu est le suivant :

« A. Nobel laissa tomber sur une enclume plusieurs gouttes de nitroglycérine ; en battant sur l’une d’elles avec un marteau, il en obtint une forte explosion qui laissa intactes les gouttes qui n’avaient pas été touchées. Il répandit sur une planche de la nitroglycérine, la frappa de toutes les façons avec un marteau, la frotta avec un morceau de bois sans provoquer d’explosion ; en approchant une allumette allumée, la planche brûlait lentement et s’éteignait, lorsque l’allumette fut éloignée[1] ».

Une imagerie populaire

L’expérience, cette fois mentionnée comme étant celle de la dynamite, est réitérée dix ans plus tard, le 30 avril 1876 à Genève, à la confluence de l’Arve et du Rhône au lieu dit la Jonction. Celle-ci intervient à l’issue d’un cours donné aux officiers du canton de Genève par le lieutenant-colonel fédéral Auguste Pictet de Rochemont. Elle est en outre dirigée par Amédée Hoffer, directeur de la dynamiterie d’Isleten, en Suisse, qui fut premier directeur de la dynamiterie de Paulilles en 1870 :

« Pour démontrer qu’un choc énergique entre deux corps métalliques peut occasionner l’explosion de la dynamite, on a saupoudré une enclume d’une petite quantité de cette substance. Des coups de marteau vigoureusement frappés à la main produisaient un bruit très sec comme celui d’une capsule ; à chaque coup de marteau, les parcelles de dynamite qui subissaient le choc faisaient seules explosion, et les parties voisines, non atteintes directement, n’y participaient pas ». « Les opérations réussirent toutes à souhait » conclut un auteur ; toutefois, « dans toutes ces expériences le public était tenu à distance, et des remparts de sable accumulé servaient à protéger les expérimentateurs[2] ».

Malgré leur dangerosité, les expériences menées par Nobel contribuent donc à populariser l’emploi de la nitroglycérine puis de la dynamite. Une imagerie populaire se fait jour, véhiculée par l’essor de la chromolithographie. Ainsi traduite en images, l’expérience du marteau et de l'enclume est reproduite durablement, interprétée et amplifiée par le testament d’Alfred Nobel, désormais hissé au rang de bienfaiteur de l’humanité.

Un nouvel objet de culte

Un exemple de cette chromolithographie, à la fois maladroite et expressive, est issu de la collection éditée vers 1950 par l’entreprise « Fritz Homann », de la ville de Dissen, en Basse-Saxe. Reproduisant l’expérience de 1866, l’image est accompagnée d’un texte explicatif et titré, rappelant cette fois une trilogie bien connue à la suite de l'avancée des connaissances : dangerosité de la nitroglycérine – innocuité de la dynamite – et notoriété d’Alfred Nobel, apparaissant comme instigateur de l’expérience et bienfaiteur du genre humain.

La démonstration de Hambourg est donc fondatrice d’une iconographie populaire, retraçant l’épopée de la dynamite, depuis l’expérimentation de la nitroglycérine, jusqu’au culte de la personnalité de son inventeur. Promue par les grandes entreprises, la chromolithographie des « hommes célèbres » et en particulier celle des scientifiques tend dès lors à substituer, en de multiples variations, de nouveaux référents à ceux traditionnellement véhiculés par l’iconographie religieuse.   

Tenant à la fois de l’édification et de la propagande, cette imagerie vient enfin relayer la presse écrite et spécialisée, initialement réservée à une élite économique et scientifique. Illustrant avec naïveté un événement spectaculaire dont elle accentue le caractère médiatique,  elle en vulgarise le contenu expérimental et, en le complétant, procède dès lors au culte d’une personnalité nouvelle, celle de l’inventeur, présenté comme maître de la matière, voire du destin de l’humanité.

 E. PRACA

 

DOCUMENT

Verso de la chromolithographie

 

 

 

Traduction du texte en français

 

Fritz Homann AG  - Dissen (Forêt de Teutoburg)

Histoire de notre monde

BIENFAITEUR DU GENRE HUMAIN

Nobel fait une démonstration de nitroglycérine

 

"Le chimiste suédois Alfred Nobel (1833-1896) a travaillé à la découverte d’un explosif qui devait faciliter la construction des tunnels et le travail dans les mines, car la poudre, connue depuis longtemps, était trop faible. Nobel utilisa la nitroglycérine, un liquide huileux à l’air insignifiant, mais qui explose avec une force puissante quand il est mis à feu (par exemple avec un marteau). Nobel réussit à faire de ce liquide dangereux la dynamite, produit stable. Il devint avec cette invention multimillionnaire et créa avec sa fortune la fondation Nobel, qui récompense tous les ans les meilleurs chercheurs du monde".

 

Traduction N. G.

Professeur d’allemand

 


 

[1] Cité par MOLINARI E. et QUARTIERI F., Notices sur les explosifs en Italie, à l’occasion du centenaire de la naissance (1812-1912) et du 25e anniversaire de la mort (1888-1913) d’Ascanio Sobrero, auteur de la découverte de la nitroglycérine, Publication de la société italienne des produits explosifs de Milan, Ulrico Hoepli, éditeur, Milan, 1913, p.53.

[2] HELENE Maxime, La poudre à canon et les nouveau corps explosifs, Paris,  Hachette, 1886, p.114 et 116.