Les MERIGNAC de Banyuls-sur-Mer – Destins ouvriers à PAULILLES

Les MERIGNAC de Banyuls-sur-Mer – Destins ouvriers à PAULILLES

 

A droite, assise : Francine Badie - Debout derrière elle :

sa cousine Blanche Chauvet, dite "Blanche de Castille"

 

Complétant la photographie d'un groupe de femmes réunies autour du verre de l’amitié, une descendante d’ouvriers nous a transmis les détails du parcours de sa famille, représentant plusieurs générations se succédant à la dynamiterie de Paulilles. Il s’agit en l’occurrence de la famille Mérignac, originaire de Banyuls-sur-Mer, village voisin du site industriel, qui fut un réservoir de main-d’œuvre pour l’usine fondée par Alfred Nobel.

Ces quelques documents révèlent en réalité des parcours profondément inscrits dans la « grande histoire », et témoignent de la formation d’une identité spécifique, issue à la fois de l’industrialisation à l’époque de Nobel, et des aléas entourant la Seconde Guerre Mondiale. Celle-ci justifie dès lors les revendications de « mémoire ouvrière », exprimées de manière durable par la main-d’œuvre, sur le site de l’ancienne dynamiterie de Paulilles.   

Ferréol Mérignac – Première génération

Premier membre de la famille Mérignac embauché à Paulilles, Ferréol Mérignac est né à Banyuls en 1857 et intègre le site industriel en 1879, à l’âge de 21 ans révolus. Cette date n’est pas fortuite. En 1875 a en effet fondée la société Générale pour la Fabrication de la Dynamite, suivant l’autorisation gouvernementale donnée pour la réouverture du site.

A la suite de cette réouverture se produisent deux événements majeurs : d’une part l’installation d’une seconde dynamiterie au cap sud de Paulilles, complétant la fabrique originelle fondée en 1870. D’autre part la mise en fabrication industrielle de la dynamite gomme, nouvel explosif inventé par Alfred Nobel. De fait les débuts de sa fabrication à grande échelle datent de 1879, année d’embauche de Ferréol Mérignac.

Bien que la documentation soit ensuite lacunaire, deux informations subsistent toutefois : de mémoire familiale, ce parcours s’avèrerait extrêmement long, Ferréol Mérignac ne quittant la dynamiterie de Paulilles que vers 1936, à l’âge de 80 ans. Dans l’intervalle et selon une archive subsistante, il exerce au terme de son parcours les fonctions de chauffeur de centrale à vapeur (1920-1926), pour un salaire horaire variant de 1,90 à 3 francs de l’heure.

Dans le détail, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, ce salaire ouvrier subit une baisse temporaire : en 1920, le taux horaire en est de 2,15 F, réduit à 1,90 F en 1921, puis rehaussé à 2,35 F fin 1924 pour atteindre 3 F fin 1926. De manière générale toutefois, à cette époque, les salaires ne compensent pas l’inflation consécutive à la guerre.

Descendance Mérignac – Seconde génération

Après une escale en Bretagne et demeurant à Banyuls-sur-Mer, Ferréol Montignac est devenu l’époux de Guillaumette Le Poder, d’où cinq enfants issus de ce mariage. Deux de ces enfants sont à leur tour employés à la dynamiterie de Paulilles : d’une part une fille, Anna et d’autre part un fils, Adrien.

Les femmes exerçant le métier de cartouchières, Anna est pour sa part affectée à un poste d’encartouchage de la dynamite, soit horizontal et manuel autour d’une table en bois telle que celle représentée sur la photographie, soit vertical et mécanique, au moyen d’un appareil de mise en cartouches fixé à un mur d’atelier. A sa suite, son frère Adrien est embauché à la dynamiterie, abandonnant par nécessité sa profession de tonnelier.

De l’union de Ferréol Montignac est encore issue une fille, Marie Mérignac, dont l’union mérite également d’être citée. Celle-ci épouse en effet Michel Badie, le gardien du phare de Port-Vendres, autre commune proximale, située pour sa part au nord du site de Paulilles. Edifié de 1903 à 1905, le phare du Cap Bear s’avère célèbre pour sa tour, construite en marbre rose du massif du Canigou, et pour la puissance de son éclairage. Pour sa part, Michel Badie décède de la grippe espagnole, dans cette commune ouverte et portuaire, dès lors sensible aux épidémies.

Troisième génération – D’une guerre à l’autre

Née en 1918 et descendante de Ferréol Mérignac à la troisième génération, Francine Badie, fille du gardien du phare de Port-Vendres, travaille à son tour à la dynamiterie de Paulilles. En 1936, la guerre d’Espagne contraint à l’exil les Républicains espagnols, franchissant en masse la frontière des Pyrénées-Orientales. C’est ainsi que Francine Badie rencontre son compagnon, José Orts Navarro, né en 1912 à Alabalat dels Sorells (Valencia - Valence en Espagne).

Plus précisément, interné au camp français d’Argelès-sur-Mer, au nord de Port-Vendres, José Orts Navarro rencontre Francine Badie à Paulilles, au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Après l’invasion de la zone sud, la dynamiterie est en effet soumise à occupation allemande. Dans ce cadre, le service de la main d’œuvre étrangère, antenne perpignanaise du secrétariat d’état au travail, expédie José Orts Navarro à Paulilles : à cet effet, est émis un « ordre de service permanent », daté du 28 septembre 1943 et précieusement conservé par la famille.

Enfin, José Orts Navarro demeure un militant actif de la FAI et de la CNT, et milite activement à Toulouse et à Paris, où il occupe le poste de secrétaire du groupement du Levant de la CNT. Quittant ses fonctions pour cause de maladie, celui-ci décède prématurément en 1966 à l’âge de 53 ans, et est enterré au cimetière de Pantin.

Quatrième génération – Héritage et symboles

De son union avec Francine Badie est finalement née Armonia Bordes née Badie, militante syndicale, qui possède dès lors les clés de cette histoire familiale. Recoupant une importante histoire industrielle et frontalière, cette succession de destins individuels illustre en définitive et tout d’abord, le passage du paternalisme patronal à la prise de conscience syndicale et politique.

De fait, aux origines de la dynastie, Ferréol Mérignac était membre de la fanfare de l'usine, créée dans les années 1880 par le patronat de l'usine. Il arborait le prénom d’un saint couramment vénéré en Catalogne – St Ferréol. Deux générations plus tard, sa petite-fille fait le choix d’une union avec un militant politique et syndical engagé, marquant la volonté d’une prise en mains de sa destinée par un prolétariat transfrontalier et internationaliste.

Son arrière petite-fille porte enfin un prénom profane, selon une pratique appliquée par les Républicains espagnols – celui d’Armonie : un espoir rappelant à la fois la fanfare de Paulilles et les aspirations d’une population aux prises avec les vicissitudes de l’histoire, que celle-ci soit industrielle ou politique.

Ainsi, la population ouvrière de Paulilles est-elle marquée par cette double revendication, à la fois universaliste et identitaire, au demeurant caractéristique de l’ensemble des Pyrénées-Orientales. Une complexité mais aussi une richesse culturelle et sociale à faire connaître et à préserver, au-delà du flot continu de l’histoire. Telle apparaît en définitive l’analyse de quelques papiers et d’une photographie des femmes de Paulilles, initialement représentative de leurs liens de sociabilité.

E. PRACA

 

 

DOCUMENT

Témoignage d’Armonia Bordes

Descendante de la famille Mérignac

 

« La famille Mérignac habitait le quartier de la Rectorie à Banuyls. Avant d'entrer à Pauliles, Ferréol naviguait, son bateau a fait escale dans un port breton, où il rencontra Guillemette. Puis le bateau partit. Enceinte, Guillemette traversa tout le pays à pied, en calèche, pour retrouver Ferréol à Banuyls... Ils se marièrent et eurent 5 enfants !  A partir de là, Ferréol travailla à Paulilles comme chauffeur dans les chaudières jusqu'en 1936, quand les grèves de 1936 imposèrent la retraite des vieux travailleurs ... Il avait 80 ans.

Je crois qu'il jouait du saxophone baryton.

Sa fille Anna, elle, travailla toute sa vie à Paulilles, un de ses frères, Adrien, était lui tonnelier ; quand la profession des tonneliers connut une période de chômage, Anna fit entrer son frère Adrien à Paulilles. Un des fils d'Adrien, Henri, travailla aussi à Paulilles avant d'entrer à la SNCF ; il jouait au rugby dans l'équipe Pams.

Marie Mérignac, fille de Ferréol et Guillemette, épousa Michel Badie, gardien du phare du Cap Bear ; il mourut de la grippe espagnole. Veuve, Marie travailla sur le port de Port-Vendres. Sa dernière fille, Francine, ma mère, travailla à Paulilles avec sa cousine Blanche Chauvet (dite Blanche de Castille). Toutes les filles de Port-Vendres allaient travailler à pied à Paulilles. Elles se donnaient toutes le bras, sur la route, mais la tramontane les séparait. Des ouvrières joyeuses !

Elles étaient cartouchières.

Les réfugiés politiques espagnols internés dans le camp d'Argelès, réquisitionnés, travaillaient sur la plage (moins de dégâts en cas d'accidents !)

Je crois que mes parents se sont connus là. Mon père était de Valence (le Valencien c'est pratiquement le catalan) et ma mère parlait catalan, c'est ainsi qu'ils communiquaient, ma mère ne parlant pas l'espagnol et mon père ne parlant pas le français.

Après Paulilles, mon père avec son frère ont aidé les maquis dans l'Ariège. Ce qui leur a valu un emprisonnement à la prison de Foix (je crois).

Je suis née à Toulouse.

Puis à Paris, mon père a continué le combat des anarchistes de la CNT espagnole. Il est mort à 53 ans, bien avant Franco, sans jamais retourner en Espagne.  Nous étions une famille ouvrière liée à tous les combats du monde du travail.

Quant à moi, je suis aussi une militante du camp des travailleurs - je milite à Lutte Ouvrière ; dactylo, j'ai travaillé et milité plus de 30 ans dans les usines pharmaceutiques Roussel-Uclaf (devenu Sanofi) ».

Armonia BORDES

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ICONOGRAPHIE

Photographie : Col. A. Bordes.

Prise de vue archives privées : Gisèle Alabert.

POUR EN SAVOIR PLUS

Cet article a été rédigé après une rencontre avec Armonia Bordes, le 26 juillet 2016, à l’occasion de l’exposition « Dynamiteries de Paulilles et d’Europe du Nord ». Le 1er août, Armonia Bordes l’a complété par ce texte, placé dans la partie « Document » de cet article. Oralement, Mme Bordes, ancienne députée européenne, rappelle surtout la lutte incessante du monde ouvrier : « Il n’est pas fini, le combat continue », un message appelant transmission.