Funérailles imposantes de Paul BARBE - 1890

 

 

En 1890, le décès de Paul Barbe donne lieu à des funérailles imposantes. Ces obsèques illustrent l'importance prise par l'industriel de la dynamite, fondateur de la dynamiterie de Paulilles en 1870 : "Ministres, députés, sénateurs, fonctionnaires de tous ordres, officiers, soldats, journalistes, industriels, cultivateurs, artistes, tout ce qui constitue enfin notre France bien-aimée, tout ce qui lui donne la force, la fortune et l'espérance, étaient là", annonce le journal La Lanterne. Décédé le 29 juillet 1890, Paul Barbe était de fait ingénieur, ancien officier d'artillerie, député de Seine-et-Oise et ancien ministre de l'agriculture. 

Le quotidien rappelle notamment le rôle militaire mené par Paul Barbe lors du siège de Toul en 1870, au cours de l’invasion prussienne : manifestation patriotique, la cérémonie exprime dès lors l’esprit de résistance, voire de revanche, face à un ennemi prussien désormais désigné comme héréditaire. Ayant vocation de souvenir et d'unité, elle octroie ainsi à la dépouille du défunt un rôle incontestable de modèle national pour l'ensemble des générations présentes et à venir. 

Les obsèques réunissent également les délégations de personnels des entreprises de dynamite, ainsi que ses proches administrateurs de sociétés, dont plusieurs sont devenus hommes politiques. Soulignant l’exemplarité et le consensus d’une existence en phase avec les sphères gouvernementales, la cérémonie apparaît dès lors et surtout comme une manifestation d’unité des radicaux-socialistes, dont les rangs se resserrent aux premières incidences de l'affaire de Panama.

Ainsi rassemblées, la presse d'opinion et la classe politique célèbrent, avec une volonté consensuelle et ostentatoire, la mémoire d'un "homme de bien", "prématurément enlevé à l'affection et à l'estime de tous". En 1890, les funérailles imposantes de Paul Barbe constituent donc une cérémonie du souvenir autant qu'une action ponctuelle de communication, soulignant toutefois l'empreinte et l’envergure contemporaine d'un grand industriel de la dynamite.

Cités par leurs fonctions administratives ou électives, on reconnaît parmi cette assistance composée de ministres, d'anciens ministres, secrétaires d'état et autres membres du gouvernement, les administrateurs de sociétés suivants : Louis Roux, premier directeur de la Société Générale pour la Fabrication de la Dynamite en 1875, Georges Vian, conseiller général et l'un des exécuteurs testamentaires de Paul Barbe, Gilbert Le Guay, sénateur, Alfred Naquet, député et André Mialane, entrepreneur de travaux publics, promoteurs de la dynamite dès les origines,  ainsi que le banquier Eugène Pereire. Et selon cette presse pro-gouvernementale, vient de mourir "un vaillant fils du peuple, un travailleur infatigable, un soldat sans peur, un patriote sans reproche".

 E. PRACA

 

DOCUMENT

Journal La Lanterne – 3 août 1890

OBSEQUES DE M. BARBE  - FUNERAILLES IMPOSANTES

 

"Les obsèques de M. Paul Barbe, chevalier de la Légion d'honneur, ancien officier d'artillerie, ancien ministre de l'agriculture, député de Seine-et-Oise, ont été, comme, il était facile de le prévoir, une grande et superbe manifestation de douloureuse sympathie et de patriotiques regrets.

Ministres, députés, sénateurs, fonctionnaires de tous ordres, officiers, soldats, journalistes, industriels, cultivateurs, artistes, tout ce qui constitue enfin notre France bien aimée, tout ce qui lui donne la force, la fortune et l'espérance, étaient là, en foule, devant le cercueil du tant regretté défunt enlevé si prématurément à l’affection et à l'estime de tous.

Depuis mardi soir, le registre ouvert à la maison mortuaire, 8, rue d'Aumale, a été, comme on le pense bien, couvert d'innombrables signatures. Nous y relevons celles de MM. Ribot, ministre des affaires étrangères ; Fallières, ministre de la justice ; Etienne, sous-secrétaire d'Etat aux Colonies ; Pouyer-Quertier, ancien ministre ; Journault, sénateur de Seine-et-Oise; Daumas, sénateur du Var ; Saint-Martin, Rabier, Peytral, Letellier, Gauthier (de Clagny), Haussmann, députés ; général Bruyère, colonel Lichtenstein et capitaine Toutée, de la maison militaire du président de la République.

Colonel Elie et Doumer, représentant le président de la Chambre ; E. Mayer, directeur de la Lanterne ; Laffitte, directeur du Voltaire ; Magnier, directeur de l'Evènement ; Mazinghien, du Versailles-Républicain ; Poilpot, artiste peintre ; Carjat, le poète patriote ; Paul de Jouvencel, ancien député ; Claude-Lafontaine, banquier ; Roux, ancien ingénieur en chef des poudres et salpêtres ; Eug. Pereire, directeur de la Compagnie Transatlantique ; Sylvain, directeur de la Compagnie d'armement, etc., etc.

Rue d'Aumale

Hier, de très bonne heure, la maison mortuaire était littéralement envahie par les amis, connus ou inconnus, de M. Barbe, qui venaient le saluer une dernière fois, et quand le bataillon du 131e de ligne (commandant Chapsal) vint se ranger, avec musique et drapeau, dans la longueur de la rue d'Aumale, il fallut toute l'énergie et tout le tact des agents du service d'ordre, très bien dirigés d'ailleurs, pour faire placer sans tumulte sur les côtés et aux extrémités les citoyens présents, peinés de s'éloigner de la chapelle ardente sous les noires tentures de laquelle reposait le défenseur de Toul, l'éminent représentant du peuple, Paul Barbe.

Est-il utile de dire ici que de mardi à vendredi les témoignages de sympathiques regrets n'avaient cessé d'arriver de toutes parts à la famille si éprouvée de M. Barbe; depuis le brave ouvrier républicain qui avait voté pour le député de Rambouillet jusqu'au ministre d'Etat, son ancien collègue, tous sont venus lui affirmer la part qu'ils prenaient à sa douleur.

Pendant toute la matinée de vendredi, les délégations sont arrivées nombreuses : sociétés d'anciens officiers, d'anciens militaires, sociétés de tir, de gymnastique, d'agriculture, musicales, de secours mutuels, loges maçonniques, sapeurs-pompiers, sociétés industrielles, d'instruction populaire, etc., etc. Et les couronnes, plus belles, plus magnifiques les unes que les autres, s'accumulent sur les brancards ad hoc, arrachant à la foule des exclamations d'admiration. Une délégation de 30 membres de l'Association des anciens sous-officiers de Paris et de la Seine, dont M. Barbe était membre honoraire, assistait aux obsèques avec drapeau et couronne.

Nous citerons celles des sociétés de Dynamite et de leur personnel, de la société d'armement; des journalistes républicains de Seine-et-Oise ; du Grand-Orient et des élèves de ses cours ; de la ville de Rambouillet ; de MM. E. Goudchaux, Hubbard, etc., etc. Il y en avait deux cents! Sur le cercueil, dans la chapelle ardente, étaient placés, voilés d'un crêpe, la croix de la Légion d'honneur, la médaille et l'écharpe de député.

A midi sonnant, la levée du corps a lieu ; la musique du 131e joue une marche funèbre. A ce moment, le spectacle est d'une austère et saisissante grandeur et quand le cercueil est disposé dans le char tout couvert de bouquets et de couronnes, une émotion poignante passe en un frisson dans, les rangs de la foule et bien des yeux s'emplissent de larmes. On l'aimait tant, ce cher mort !

Le cortège

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Rouvier, ministre des finances; Tisserand, directeur de l'agriculture; Daubrée, directeur des forêts; Le Guay, sénateur; Naquet, député, Hubbard, député; Gautheriu, maire de Rambouillet ; Mialane, administrateur de la Société de Dynamite; Lucas, ingénieur des ponts et chaussées; Julien, député.

Après la famille, MM. d'Armandy, Forestier et Dreyfus, gendres de M. Barbe, marche la délégation de la Chambre composée de MM. Balsan, Barthou, Brousse, Chautemps, Pierre Richard, Clausel de Coussergues, François Deloncle, Deville; Camille Dreyfus, Dumas, Guillemaut, Julien, Vte de Labourdonnaye, Lafont, Marquis de la Rochejacquelein, Lebaudy, député de Seine-et-Oise, Leygue, Martineau, Morillot, Prax-Paris, Gustave Rivet, Sibille, Terier, Turrel, Edmond Vilar.

On nous signale aussi la présence de M. Decauville, sénateur de Seine-et-Oise.

MM. Constans, ministre de l'intérieur, Rouvier, ministre des finances, de Hérédia et Spuller, anciens ministres ; colonel Elie et Paul Doumer, représentant tous deux M. Floquet, président de la Chambre ; Naquet, député ; Laurent, secrétaire général de Seine-et-Oise ; Vian, conseiller général de Dourdan ; Poisson, sous-préfet de Rambouillet ; Druard, sous-préfet de Pontoise, etc., étaient arrivés à onze heures et demie.

Et par les voies où se déroule l'immense théorie du triste et imposant cortège, la population parisienne s'incline avec respect devant le glorieux cercueil ; elle n'ignore pas que celui qui vient de mourir était un vaillant fils du peuple, un travailleur infatigable, un soldat sans peur, un patriote sans reproche.

L'église Notre-Dame-de-Lorette s'est trouvée beaucoup trop étroite pour recevoir tous les assistants.

A une heure et demie, la cérémonie religieuse était terminée et le convoi prenait le chemin du cimetière du Père-Lachaise.

La longueur du cortège était telle - 2 kilomètres au moins - que la circulation dut être interrompue, à plusieurs reprises, sur les boulevards, entre le faubourg Montmartre et la place de la République.

Au cimetière, devant la tombe ouverte de M. Barbe, d'éloquents discours ont été prononcés devant la foule profondément émue et qui, malgré l'austérité du lieu et la tristesse de la circonstance, ne put, sous les paroles toutes vibrantes des orateurs, parlant au nom de la liberté, de la France, de l'Alsace-Lorraine, de la science, des petits et des laborieux, contenir ses impressions qu'elle manifeste par des acclamations enthousiastes.

Discours de M. Hubbard

M. Hubbard[1] a pris le premier la parole :

Barbe voulait la France, grande, forte. I1 était de ceux qui pensent toujours à ceux qui dorment dans notre cœur. Il pensait que la France devait ménager ses ressources, devait faire de grandes économies dans ses finances, et non pas les perdre et les gaspiller, à droite et à gauche, en vains efforts (…)

D'autres vous diront ce qu'a été Barbe à Toul devant l'ennemi, et quelle âpre douleur cet homme honorable dut éprouver de ces insinuations perfides par lesquelles, ne pouvant attaquer son influence dans le pays ni ébranler l'amour qu'on lui portait, on le donnait comme le fabricant de je ne sais quelle arme destinée à l'étranger. (…)

Sans aucune rancune, je l'ai dit, il déchirait les articles injurieux faits la veille contre lui, il se remettait au travail et disait : « Je suis de l'Est, c'est pour l'Est que nous vivons, il faut que nous nous en montrions digne, et que parmi nous règne la concorde sans laquelle il n'y a pas de république véritable, pas de France forte, pas de revanche! »

Discours de M. Naquet

Né le 4 février 1836, Barbe meurt jeune, mais dans le laps trop court des années qui lui ont été imparties, que de choses accomplies qui illustreraient une existence infiniment plus prolongée. Polytechnicien, puis officier d'artillerie, il quitta bientôt l'armée pour l'industrie.

La vie de garnison ne pouvait suffire à sa vaste activité.

Mais en quittant l'armée, il n'abandonnait rien de son amour ardent pour la Patrie française ; et, lorsque l'heure de la grande lutte sonna, il reprit du service et vint se mettre à la disposition du gouvernement.

Le gouvernement lui confia le commandement de l'artillerie du siège de Toul ; il ne pouvait la mettre en des mains plus dignes.

Par son courage à toute épreuve, son activité infatigable, sa jovialité, sa bonne humeur au milieu des périls, bonne humeur qui relevait le moral des troupes, il sut donner aux assiégés une confiance, qui, hélas ! a fait défaut sur bien d'autres points.

Mais Barbe ne s'est pas borné à être un grand industriel, un ingénieur hors cadre ; on vous a dit qu'il avait été un homme public.

Sa vie politique vient de vous être retracée, je n'ai pas à y revenir ; mais les sentiments que je viens de traduire seraient incomplets dans leur expression, si en disant à Barbe notre dernier adieu, et en manifestant, une fois encore, l'affliction si vive que nous cause à tous sa mort si prématurée, je n'offrais en exemple aux jeunes générations, une vie qui fut toute faite de patriotisme, de travail et d'honneur.

Discours de M. Goudchaux

M. Goudchaux, au nom de l'Alsace-Lorraine, lui aussi, a rappelé le patriotisme de Barbe aux temps douloureux de l'invasion :

Durant la dernière quinzaine de septembre, de grosses pièces d'artillerie arrivées d'Allemagne étaient braquées sur la crête du Mont-Saint-Michel et sur toutes les hauteurs environnantes. Alors un bombardement concentrique fut entrepris contre la place sans que les assiégeants puissent y répondre efficacement, la ville brûlait en cinquante endroits différents.

Dans un conseil tenu à l'Hôtel de Ville, sur la proposition de Barbe, il avait été résolu qu'on ne se rendrait pas, malgré les horreurs du bombardement.

Mais les instances d'habitants qui craignaient des dévastations qu'ils croyaient inutiles prévalurent sur les résolutions suprêmes de ceux qui voulaient mourir plutôt que de se rendre.

Les officiers prussiens étaient furieux de ce qu'une poignée d'hommes ait pu intercepter la route de Paris pendant six semaines.

Quel plus bel éloge que ce témoignage d’un étranger.  

Le gouvernement de la Défense nationale décréta que Toul avait bien mérité de la patrie.

D'autres discours ont encore été prononcés : par MM. Bompart, conseiller municipal de Paris, Cabaret, au nom de l'Alsace-Lorraine, Gautherin, maire de Rambouillet, Félix Lucas, au nom de la promotion de M. Barbe à l'Ecole polytechnique, et Laurent, secrétaire général de la préfecture de Seine-et-Oise.

Après ces simples, mais imposantes funérailles d'un patriote et d'un républicain, les assistants se sont retirés sous l’impression des éloquentes paroles prononcées sur la tombe de Paul Barbe.

A quatre heures tout était terminé et chacun des assistants venait, à quelques pas de la fosse où nous laissions le regretté député, saluer ses enfants affligés et les autres membres de la famille.

La vie de M. Barbe, comme l'ont dit ses amis, comme nous le savons, est tout un exemple. Nous terminerons en souhaitant que pour la France et la République il soit suivi par tous. Ce sera le plus grand hommage à rendre à la mémoire de ce grand mort".


[1] Député radical-socialiste de Seine et Oise.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., Survivants du siège de Toul - 1870, Site Amis de Paulilles, rubrique Etudes.

PRACA E., Paul Barbe - Notice de la Société des Ingénieurs civils - 1890, Site Amis de Paulilles, rubrique Administration/Patronat.

PRACA E., Paul Barbe - Dynamite et autres investissements - Inventaire partiel, Site Amis de Paulilles, rubrique Administration/patronat.